Shicoff le Juif, Havely (Vienne)

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Shicoff le Juif, Havely (Vienne)

Message par lachlan » 15 nov. 2004, 19:00

Le second opera dont je souhaiterais vous faire part de la representation lors de mon sejour a Vienne est ce chef d oeuvre impressionnant de Fromental Havely. J ai cherche en vain son nom sur le Walking Fame de cette artere pietonniere qui separe le Staatsoper de la cathedrale St Etienne. Mais peut etre n ai je pas bien regarde?

Toujours est il que le compositeur de La Juive merite bel et bien sa place aux cotes des Meyerbeer, Verdi et autre Rossini (maitres inconstestes du Grand Opera) et qui eux figuraient en bonne place sur cette allee... pantheon symbolique des grands compositeurs. Mais peut etre son buste est il plante dans un couloir galerie de l opera meme ou en macaron sur les corniches ou plus modestement son nom serait il grave dans la pierre de l illustre maison? Au moins le 9eme parisien n aura pas eu cette faute de gout...

La parution d un DVD de La Juive dont parle justement ODB devrait sans doute sortir des oubliettes une oeuvre qui pour diverses raisons a quasi disparu du Repertoire. Ces raisons on les connait plus ou moins suivant l interet que l on y a porte. Mais on ne peut plus y rester indifferent apres avoir entendu et surtout vu La Juive.

Pele mele, la documentation savante parle de la proximite d un autre chef d oeuvre cree quelques annees plus tard, Les Huguenots de Meyerbeer et qui eclipsa un peu le succes de La Juive. Il y a aussi le genre qui serait passe de mode dans l immediate apres guerre et surtout bien sur la difficulte de trouver des voix capables d affronter des roles aussi complexes. Des personnages que servirent admirablement les legendaires Caruso et Giovanni Martinelli impressionnant de verite scenique. Mais ils n etaient pas les seuls et la documentation particulierement edifiante du Wiener de citer Falcon (autre legende), Levasseur, Stoltz, Cruvelli, Tamberlick ect. Certes je ne les connais pas mais cela demontre au moins que cet opera etait non seulement recherche mais bien desservit. Cependant a tout seigneur tout honneur puisque le Staatsoper a tout recemment monte La Juive avec Carreras, Illona Tokody, Siepi, Merritt et Sona Ghazarian (Eudoxie) en 1981.

Pour ceux qui (comme moi avant) ne connaissent pas l argument, je vais tenter un resume bref. Nous sommes a Constance en 1414, le Prince Leopold vient de remporter une importante victoire militaire. A cette occasion un Te Deum est donne en son honneur et une grande fete a laquelle tous les citoyens sont invites a participer. Seul, dans son atelier de joaillerie, Eleazar continue de travailler. Ce qui provoque une incomprehension dont les origines sont a la fois culturelles et religieuses avec peut etre deja un sentiment antisemite d une part, antichretien de l autre.

Eleazar a une fille, Rachel, qui a ete seduite par Samuel (en fait Leopold). Est ce que Samuel/Leopold est vraiment eprit de Rachel? C est l autre dimension de l opera. Toujours est il que Leopold n est pas pret a renoncer a sa religion ou a se soumettre aux plus derisoires des coutumes de celle qu il (pretend) aimer. C est cette apathie que denonce Eleazar et accule Samuel a reveler a Rachel (dont les doutes sur l identite de son amant sont aiguises par ses imprudences) qu il est chretien. Malgre l epouvante que suscite cette revelation dans le coeur de Rachel, elle est sincerement eprise et accepte de fuir nuitamment avec son amant. Qu est ce qui la pousse a cette extreme? L amour ou le deshonneur? Le deshonneur d un amour contre nature...

Mais Eleazar s interpose dans cette fuite. Samuel/Leopold avoue qu il est chretien. Fou de rage, Eleazar veut tuer Samuel/Leopold mais les suppliques de sa fille l en dissuade et il est pret, touche par la sincerite des sentiments de Rachel, a consentir cette union par le mariage.

Lors d un diner grandiose organise en l honneur de Leopold, Eleazar apporte un bijou que lui avait commande la princesse Eudoxie promise a... Leopold. Soudain, Rachel qui est parvenu jusque la reconnait en Samuel Leopold. Il n a donc pas seulement dissimule sa confession mais aussi son identite. Dans un acces de rage, elle avoue etre l amante de Leopold. L assistance est stupefaite. Le cardinal Brogni qui assiste a la confession prononce l anatheme contre les coupables mais aussi contre Eleazar.

Rachel cependant s est retractee sous la persuation d Eudoxie et Leopold est sauve de la mort. Ce sort bienheureux reserve a Leopold le chretien cause de leur perte deculple la rage vengeresse d Eleazar mais il est pret a se sacrifier pour que Rachel vive en se faisant baptiser. Cette perspective est rejetee par Rachel qui prefere mourir que de voir son pere renoncer a sa Foi.

Lorsque Rachel est alors jetee dans une chaudiere d huile bouillante, Eleazar revele a Brogni le terrible secret qui le tourmentait. Des annees plus tot, lors de l incendie de Rome, un Juif sauva une fille chretienne des flammes. Ce Juif etait Eleazar. Cette fille... Rachel, la propre enfant de Brogni qu il avait cru morte avec le reste de sa famille.

La qualite du livret (Scribe), la science musicale et la forte caracterisation des personnages sur fond d incomprehension mutuel fait de cet opera une oeuvre absolument unique. Un opera aussi tres actuel, incroyablement moderne et servit par des arias de toute beaute et je pense incroyablement difficile.

Le Staatsoper de Vienne allait offrir un spectacle eblouissant! La direction de Michael Halasz est porte par une inspiration divine. Seul peut etre la flute traversiere peinait dans ce concert de pupitre merveilleusement equilibre, extremement evocateur. Bouleversant tout simplement.

Le rideau se leve devant une immense baie vitree opaque ou l on devine plus que l on ne voit un choeurs de paysans. Les voix sont ouatees, l orchestre est veloute... deja une impression celeste.

Dans le role d Eleazar, vous l aurez compris,,, Neil Shicoff. Il est impossible que je decrive precisement ce que j ai ressenti des l instant ou il ouvert sa bouche. Le timbre rayonnant, la fluidite de sa voix, les intonations onctueuses, la sveltesse harmonieuse de ses aigus. Peut etre en fait il trop mais l effet est redoutable. J ai failli m evanouir dans son aria celebre Rachel ou l intensite des sentiments atteint un degre dramatique inoui. Dans une salle muette ou je pouvais entendre mon coeur battre a l unisson de cette voix, a la vue de ce spectacle fabuleux d un pere qui prend conscience jusqu ou la puissance de sa Foi peut l amener au pire des crimes, au sacrifice d une innocente, d une creature de Dieu qu il a sauve des flammes et qu il est pret aujourd hui a livrer au bourreau au nom de ses principes. Cette conscience dechiree, torturee magnifiee par une voix qui traduit les faiblesses du coeur face a l intransigeance de l esprit et fait trembler le corps entier, celui de l homme et celui du Temple. Cette conviction dans les sentiments. Je transpirais avec sa transpiration, je pleurais avec ses pleurs et dans une liberation finale ou sa voix me saisit de toute sa rage et de tout son desespoir, je m ecroulais avec lui. Apres plusieurs secondes ou mon coeur s arreta net et ou je faillit defaillir, je me libera comme tout le theatre d une opressante tension en hurlant mon bonheur. Il fallu au moins 5 minutes pour que le theatre retrouve ses esprits. Cruaute veridique a la fois de la musique et des voix, la verite jete a la face de Brogni (Alastair Miles) alors que les inquisiteurs tout de sang vetus se precipitent sur Rachel (Hasmik Papian) et l emportent dans l Hades... nous laissant desesperement seuls devant cette fresque miroir. 30 min d applaudissements, plus de 10 rappels. Delire d un public a la reserve legendaire. Les murs du theatre ont trembles. Non Mister Shicoff, nous ne vous laisserons pas partir comme ca! Non Madame Papian, nous ne vous laisserons pas partir comme ca! Car Hasmik Papian dont c etait la 1ere apparition au Staatsoper et dans le role a offert une performance qui enleve toutes les reserves que j ai pu emettre jadis sur sa technique. Assurement, pour camper un role aussi ardu avec une aisance confondante, alliant technique, velocite et musicalite, chapeau! L elocution etait superlative, la diction claire, le phrase bien releve. Les aigus redoutables et la finesse musicale des tonalites et des couleurs sans etre eblouissante merite veritablement une standing ovation. Un delire que ce couple! Tout comme Alaistair Miles en Brogni totalement decomplexe (si tant est qu il l est ete un jour). Le vibrato si deplaisant qui voilait ses graves 2 jours plus tot dans son Philippe II etait devenu atout. Allie encore a la poesie de son phrase, au lustre de ses aigus... Sa belle presence physique accentuait l impression de prestance et la stature vocale.

Moins a la fete le Leopold de Jianyi Zhang se depetrant trop souvent avec un role bien trop exigeant. La voix est rape, pas tres soigne. Dommage. Pire est la Princesse Eudoxie de Bori Keswei qui si elle parvient dans une seule aria (Acte 4) a convaincre manque cruellement de projection, de suavite et de coloration. Une voix assez terne a mon avis qui n avait rien a faire dans cette distribution surtout si on s attarde aux excellents roles secondaires.

Je me suis un peu ecarte dans mon enthousiasme et je suis passe du leve de rideau a l acte 4. Pourtant la mise en scene merite un commentaire.

Premier acte.

La scene se decouvre, un immense plateau au dessus de la scene, fortement incline et offrant comme une tanniere au Juif. C est l atelier. Sombre, miserable, une arriere cour, un sous sol... toutes les supputations sont permises. Le ghetto. Le Juif est bien sur un ordothoxe comme le chretien est avant tout un catholique romain. La Reforme ne se profile pas encore, Constance est catholique. L Eglise y est omnipotente et omnipresente. Le Juif est au mieux une curiosite, au pire une insulte.

Acte 2.

Dans une atmosphere glauque, le diner de la Paque juive se deroulera avec un contraste absolument frappant avec l opulence de la Cour, dans acte 3.

Acte 3.

Le rideau se leve toujours avec ce double plateau ou se terre en dessous le Juif et au dessus cette societe sure d elle, fiere d etre l Elue dont la seule opulence suffit a legitimer le dessein qu il prete a la Providence. Une table fastueuse, des chaises cramoisies, des scenes de genre et pour symboliser cette magnificence invisible, un enorme lustre de cristal suspendu au dessus de la scene et occuppant la moitie de l encadrement. Disproportionne et eblouissant.

Acte 4.

Idem.

Acte 5.

Les ors ont disparus, Le peuple a envahi le terrier du Juif. Il est ghetto. Il se prononce avec toute sa haine de l Etranger. Le Juif regarde ses contempteurs agites sur la scene surelevee. Il domine la parurre blanche immaculee du cardinal (innocent du sang de cet homme) et alors que les boureaux (silhouettes sang) s emparent de la Juive, le regard hallucine du Juif revele le secret qui tourmente cet homme. La scene est hallucinante, la musique eblouissante, l emotion inoubliable!

L.

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Re: Shicoff le Juif, Havely (Vienne)

Message par muriel » 30 nov. 2004, 18:38

lachlan a écrit : Dans le role d Eleazar, vous l aurez compris,,, Neil Shicoff. Il est impossible que je decrive precisement ce que j ai ressenti des l instant ou il ouvert sa bouche. Le timbre rayonnant, la fluidite de sa voix, les intonations onctueuses, la sveltesse harmonieuse de ses aigus. Peut etre en fait il trop mais l effet est redoutable. J ai failli m evanouir dans son aria celebre Rachel ou l intensite des sentiments atteint un degre dramatique inoui.
L.
Bon, j'arrive un peu tard pour féliciter Lachlan pour ce joli compte-rendu.
Tu ne parles pas de la diction de Shicoff.
Son français est-il toujours aussi incompréhensible ?

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Message par Xavier » 30 nov. 2004, 18:55

Ha-LE-VY et pas Havely...

A part ça merci lachlan de nous faire découvrir cet opéra

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"La Juive"

Message par Barberine » 30 nov. 2004, 19:01

Je suis également très impressionnée par le compte rendu de Lachlan, et ne connaissant pas du tout cette oeuvre, au lu de ses merveilleuses lignes aux détails si fournis, j'en suis bouleversée d'avance. Tu nous as vraiment fait vivre le spectacle, et je t'en remercie. C'est très bien expliqué, très clair et j'en ai la tremblotte sans avoir ni rien vu ni entendu de la scène...
J'avais déjà noté d'aller combler cette lacunre, malheureusement pas en France cette année, il me semble. Et pui, Neil Schicoff est un grand souvenir pour moi dans les années 1980.

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Re: "La Juive"

Message par Xavier » 30 nov. 2004, 19:13

Barberine a écrit :Je suis également très impressionnée par le compte rendu de Lachlan, et ne connaissant pas du tout cette oeuvre, au lu de ses merveilleuses lignes aux détails si fournis, j'en suis bouleversée d'avance. Tu nous as vraiment fait vivre le spectacle, et je t'en remercie. C'est très bien expliqué, très clair et j'en ai la tremblotte sans avoir ni rien vu ni entendu de la scène...
J'avais déjà noté d'aller combler cette lacunre, malheureusement pas en France cette année, il me semble. Et pui, Neil Schicoff est un grand souvenir pour moi dans les années 1980.
Si tu es intéressée, un dvd de la reprise précédente (2003) est sortie il y a peu chez DG. La captation audio de la première en 1998 (avec moins de coupures) à quant à elle été éditée par RCA.

Si Dieu et Gégé-le-Belge le veulent, La Juive devrait être montée à l'Opéra de Paris dans deux saisons.

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Message par Rameau » 30 nov. 2004, 19:33

Et est-ce que M. Shicoff s'est enfin décidé à apprendre le français ou considère-t-il que c'est indigne de sa noble personne?

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Message par valery » 30 nov. 2004, 20:40

Son francais est approximatif, mais ce n'était pas le seul dans ce cas-là!

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Message par Rameau » 30 nov. 2004, 22:15

J'ai quand même rarement entendu pire dans ce domaine. En outre, comme il chante souvent en français, je trouve ça particulièrement cavalier de ne faire strictement aucun effort. S'il doit arborer le même accent dans la Juive que dans les Contes d'Hofmannd'il y a +/- 2 ans, ce n'est vraiment pas la peine qu'il se déplace.

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Message par bajazet » 30 nov. 2004, 22:28

D'accord avec Rameau. Et si c'est un chanteur qui "s'investit" dans les rôles, il est aussi trop souvent débraillé vocalement, à mon goût.

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