Mozart- Don Giovanni - Lanzillotta/Livermore - Macerata - 08/2020

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Mozart- Don Giovanni - Lanzillotta/Livermore - Macerata - 08/2020

Message par paco » 05 août 2020, 23:11

Représentation du 2 août 2020
Mise en scène : Davide Livermore
Direction musicale : Francesco Lanzillotta

Don Giovanni : Mattia Olivieri
Donna Anna : Karen Gardeazabal
Don Ottavio : Giovanni Sala
Commendatore : Antonio Di Matteo
Donna Elvira : Valentina Mastrangelo
Leporello : Tommaso Barea
Masetto : Davide Giangregorio
Zerlina : Lavinia Bini

Orchestra Filarmonica Marchigiana
Coro Lirico Marchigiano “Vincenzo Bellini”

Don Giovanni. Ou comment Macerata a réussi très astucieusement à réaliser une représentation en version scénique "Covid" sans que l'on s'en aperçoive outre mesure.

Il y avait bien un mètre entre chaque spectateur, et un mètre entre chaque rangée, mais la disposition des chaises était faite de sorte qu'à aucun moment on n'a eu l'impression d'une jauge réduite (alors qu'elle l'était presque de moitié).

Masque obligatoire dès que l'on quitte son fauteuil (et prise de température à l'entrée), mais comme à Martina Franca il y a deux semaines, les Italiens ont le chic pour porter le masque comme s'il s'agissait d'un accessoire de mode, même lorsqu'il s'agit d'un bête masque jetable acheté en pharmacie. C'est difficile à décrire: une sorte de décontraction, de "dolce vita", pour eux cela n'est plus un sujet.

S'y ajoute un défilé de dames et messieurs endimanchés, contribuant à une ambiance de festival "en temps normal". L'acoustique du Sferisterio aidant, avec ses murs reflétant impeccablement le son, les applaudissements sonnent nourris comme par jauge normale.

Le bar étant fermé, le festival offre une bouteille d'eau (50 cl) par spectateur dès l'entrée en salle.

Don Giovanni en version scénique, où les scènes sans distanciation sont astucieusement respectueuses du protocole sanitaire : c'est simple, quand Don Giovanni pelote Donna Anna, celle-ci est comme par hasard revêtue d'un voile noir qui couvre le visage (et l'on devine, sous le voile, ... : un masque, mais il faut vraiment le deviner, et depuis le premier rang du parterre, sinon il est vraiment invisible). Un exemple parmi d'autres de ces astuces. A d'autres reprises, par exemple quand les personnages doivent quitter la scène ensemble sans distanciation possible, on les voit tourner le dos à la salle et très discrètement revêtir le masque (mais c'est parce qu'on cherche le détail, si on n'y prête pas attention on ne voit rien).

En fosse je n'ai pas eu l'impression que les pupitres étaient particulièrement distancés, mais ceci dit il y a dans la quasi totalité des cas au moins 1 mètre entre chaque musicien dans la fosse très spacieuse du Sferisterio, ils n'ont pas eu besoin d'adaptation particulière.

La veille, pour le Trovatore, les choeurs étaient disposés en quinconce.

En revanche, le festival n'a pas poussé la logique de Salzburg à imposer que les artistes vivent en cercle fermé pour éviter d'importer une contamination. Tout au long du week-end il était facile de les croiser dans les rues et les auberges de Macerata. Ils se contentaient de respecter le protocole mis en place pour tous les habitants (masque dans les lieux clos).

Public majoritairement italien, j'ai toutefois noté une forte présence de spectateurs français, de loin la présence "étrangère" la plus importante (c'était pareil à Martina Franca).
Côté âge (pour David ;-)) c'était un public d'opéra habituel : plus de 50 ans en majorité, avec comme toujours une petite proportion de très jeunes (ados venus avec leurs parents) et de jeunes couples, mais assez minoritaires. Une preuve de plus que le Covid n'a pas freiné les "vieux" de venir au spectacle, le rapport à cette pandémie est transgénérationnel, il y a des tétanisés et des non-tétanisés dans toutes les tranches d'âge.

Image

La représentation elle-même :

Macerata ne fait plus, depuis quasiment deux décennies, partie des festivals « qui comptent ». Il suffit de comparer par exemple la distribution du Trovatore de samedi soir (un ténor totalement sous-dimensionné, à la peine pendant quasiment toute la soirée, une soprano prometteuse mais encore stressée techniquement, une Cherubino perdue en Azucena et un baryton totalement dépassé par le rôle, sans compter un chef à la gestuelle gignolesque), à celle à laquelle j’avais assistée enfant en 1977 (Bergonzi, Ricciarelli, Bruson...) ; ou de penser que 4 ans plus tard j’y voyais une Forza avec Caballé et Carreras, ... pour comprendre que l’époque a changé. Macerata joue désormais dans une cour nettement plus modeste, c’est incontestable.

Néanmoins, une cour plus modeste peut être attractive si elle permet des surprises, des révélations. Et à ce titre j’ai été attiré par l’édition de cette année en raison d’un Don Giovanni dans lequel étaient distribués non seulement un baryton très charismatique que j’apprécie beaucoup (Mattia Olivieri), mais également une pléiade de jeunes chanteurs peu connus, ce qui peut souvent réserver de belles surprises. J’ai donc été ravi que l’édition soit maintenue, qui plus est en version scénique.

De la mise en scène je parlerai peu. Il s’agit de la reprise de la production d’Orange 2019, décrite, à sa création, de façon détaillée par Jérôme ici (viewtopic.php?f=6&t=22006&p=373142&hilit=Orange#p373142), et probablement ajustée çà et là compte tenu des circonstances. Elle est un peu une sorte de compilation de tout ce qui s’est fait récemment dans le genre Don Giovanni en costume contemporain, mafioso voyou, avec les inévitables voitures phares allumés dont Davide Livermore est friand (c’est un peu sa marque de fabrique). A vrai dire on peine à discerner un fil conducteur, cela s’agite beaucoup dans tous les sens sans que l’on comprenne bien pourquoi, mais le mérite est qu’il y a de la vie sur le plateau, les personnages jouent, il y a de l’action, du théâtre, et de ce point de vue c’est réussi. La faiblesse principale est que l’on est plus proche de la très bonne sitcom que du mythe, une dimension qui me semble tout de même essentielle dans cette œuvre. Il y manque aussi de l’émotion : seuls les aspects buffo et violents de l’histoire sont soulignés, en revanche toute la partie émotionnelle, sensible, ambigüe, est difficilement perceptible, ce qui est dommage notamment au 2e acte, quand les airs de Donna Elvira et Donna Anna sont censés nous transporter au 7e ciel ... Il y a d’autres défauts à relever çà et là, mais je n’ai pas envie de les lister car l’impression globale est celle d’une bonne soirée, alors ne boudons pas notre plaisir !

Baryton essentiellement distribué dans les rôles de buffo, Mattia Olivieri avait cependant déjà abordé le rôle de Don Giovanni à Palerme et on peut se réjouir qu’il ait échappé, contrairement à son compatriote Luca Pisaroni (comparable vocalement et en termes de personnalité), à de très nombreuses années de Leporello avant de se voir confier le rôle-titre. Car si Mattia Olivieri rayonne incontestablement dans les rôles joyeux (ce qui semble être sa nature au quotidien quand on le croise dans les rues de Macerata), il n’en possède pas moins le charisme et la voix pour chanter des rôles plus sombres.

Son Don Giovanni, tel que voulu sans doute aussi par Livermore, est certes un bouffeur de vie, parfaitement crédible en séducteur irrésistible tant physiquement que dans son jeu théâtral, mais il impressionne également par une certaine autorité, perceptible le plus souvent à travers une coloration plus sombre d’un mot ou d’une nuance. Olivieri a visiblement beaucoup travaillé le texte de Da Ponte, cela se sent notamment dans les récitatifs qu’il cisèle avec des couleurs vocales, des forte-piano qui apportent du relief et des intentions dramatiques assez riches. Vocalement, il excelle dans l’articulation du texte et l’homogénéité de la voix sur une tessiture très large, sans compter que sa voix puissante emplit facilement l’immense Sferisterio. En revanche, le chant legato manque de chatoyance (c’était le cas aussi de son Silvio à Amsterdam), notamment la Sérénade du 2e acte, où on a connu chez Raimondi, Ramey, Keenlyside ou Van Dam des variations de couleurs plus abouties. Mais au global, dès lors que l’on est hypnotisé par le charisme ravageur de ce Don Giovanni à chaque fois qu’il est en scène, c’est que la prestation est réussie ...

Le reste de la distribution va du assez oubliable à du presque très bon. Je mentionnerai surtout la Donna Anna de Karen Gardeazabal : belle voix puissante parfaitement à sa place dans ce rôle, un peu stridente malheureusement dans les forte. Technique très aboutie, avec notamment un air du 2e acte d’une maîtrise exceptionnelle, chanté sans effort apparent. Et la musicienne est à la fois charismatique et sensible, un nom à retenir.

La Zerlina de Lavinia Bini a malheureusement un timbre assez interchangeable, une « soubrette » comme il en existe au moins une bonne centaine en activité, mais c’est dommage car tout, dans sa prestation, est qualifiable de « perfection » : le style, la technique, la musicalité, le jeu théâtral. Vraiment très bien. Son Masetto est doté d’une belle voix de basse sonore et d’une présence théâtrale forte.

Leporello oubliable : bon acteur, mais voix terne et absence de mordant dans l’articulation et de variations de couleurs, tout est chanté sur un ton très monocorde.

Quant à Donna Elvira et Don Ottavio, ils ont des qualités, mais aussi hélas des défauts qui ne devraient pas être permis quand on se produit sur une scène comme Macerata. Ce qui m’a frappé notamment, c’est l’absence de maturité technique : reprises intempestives de respiration au milieu d’une phrase, appréhension trop visible juste avant une difficulté technique (genre « je me prépare » ...), plantage au milieu de ladite difficulté, ... On était un peu à un examen de fin d’année de conservatoire régional là ...

L’orchestre s’en sort plutôt bien dans le contexte d’un « Mozart en plein air », le chef m’a toutefois surpris par des tempi bizarres : trio des masques pris Allegro (alors que c’est LE moment de la partition où le temps est suspendu ...), à l’inverse « Fin che han dal vino » pris aussi lentement que si Karl Böhm était sorti de sa tombe ...

Mais au global, bravo à Macerata d’avoir relevé le défi du contexte sanitaire et produit ce Don Giovanni de bonne facture, on passe une très bonne soirée !

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Bernard C
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Re: Mozart- Don Giovanni - Lanzillotta/Livermore - Macerata - 08/2020

Message par Bernard C » 05 août 2020, 23:57

Et on passe un très bon moment à te lire.

Bernard
"Tout homme bien portant est un malade qui s'ignore " (Louis Farigoule)
Écoutez Luciano Pavarotti et James Brown pour le plaisir:
https://youtu.be/GaB9F3R9cIY

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Re: Mozart- Don Giovanni - Lanzillotta/Livermore - Macerata - 08/2020

Message par enrico75 » 06 août 2020, 07:01

Merci pour ce CR trés vivant.
Mattia Olivieri était une Alphonse trés impressionnant dans la Favorite au Liceu.

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Re: Mozart- Don Giovanni - Lanzillotta/Livermore - Macerata - 08/2020

Message par paco » 06 août 2020, 08:58

enrico75 a écrit :
06 août 2020, 07:01
Mattia Olivieri était une Alphonse trés impressionnant dans la Favorite au Liceu.
Selon la biographie de son agence, il devait faire ses débuts au ROH la prochaine saison (j'ignore dans quel rôle), mais vraisemblablement c'est remis à des jours meilleurs vu que le ROH ne rouvrira probablement pas avant plusieurs mois... :cry:

Ceci dit, il a de quoi faire à la Scala, Munich et Valencia. En fait, quand on regarde son agenda, il est intéressant d'observer le décalage entre sa notoriété, quasiment inexistante, et sa carrière centrée autour de deux des scènes les plus prestigieuses en Europe (Scala et Munich).

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Re: Mozart- Don Giovanni - Lanzillotta/Livermore - Macerata - 08/2020

Message par HELENE ADAM » 06 août 2020, 23:05

paco a écrit :
05 août 2020, 23:11
Macerata ne fait plus, depuis quasiment deux décennies, partie des festivals « qui comptent ». Il suffit de comparer par exemple la distribution du Trovatore de samedi soir (un ténor totalement sous-dimensionné, à la peine pendant quasiment toute la soirée, une soprano prometteuse mais encore stressée techniquement, une Cherubino perdue en Azucena et un baryton totalement dépassé par le rôle, sans compter un chef à la gestuelle gignolesque), à celle à laquelle j’avais assistée enfant en 1977 (Bergonzi, Ricciarelli, Bruson...) ; ou de penser que 4 ans plus tard j’y voyais une Forza avec Caballé et Carreras, ... pour comprendre que l’époque a changé. Macerata joue désormais dans une cour nettement plus modeste, c’est incontestable.
C'était Roberta Mantegna qui avait remplacé Sonya Yoncheva pour une ou deux soirées (ou plus ?) à la Scala dans le Pirata. Il me semble que les critiques avaient salué sa prestation ?
Lui : Que sous mes pieds se déchire la terre ! que sur mon front éclate le tonnerre, je t'aime, Élisabeth ! Le monde est oublié !
Elle : Eh bien ! donc, frappez votre père ! venez, de son meurtre souillé, traîner à l'autel votre mère

Mon blog :
https://passionoperaheleneadam.blogspot.fr

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Re: Mozart- Don Giovanni - Lanzillotta/Livermore - Macerata - 08/2020

Message par paco » 06 août 2020, 23:12

HELENE ADAM a écrit :
06 août 2020, 23:05
paco a écrit :
05 août 2020, 23:11
Macerata ne fait plus, depuis quasiment deux décennies, partie des festivals « qui comptent ». Il suffit de comparer par exemple la distribution du Trovatore de samedi soir (un ténor totalement sous-dimensionné, à la peine pendant quasiment toute la soirée, une soprano prometteuse mais encore stressée techniquement, une Cherubino perdue en Azucena et un baryton totalement dépassé par le rôle, sans compter un chef à la gestuelle gignolesque), à celle à laquelle j’avais assistée enfant en 1977 (Bergonzi, Ricciarelli, Bruson...) ; ou de penser que 4 ans plus tard j’y voyais une Forza avec Caballé et Carreras, ... pour comprendre que l’époque a changé. Macerata joue désormais dans une cour nettement plus modeste, c’est incontestable.
C'était Roberta Mantegna qui avait remplacé Sonya Yoncheva pour une ou deux soirées (ou plus ?) à la Scala dans le Pirata. Il me semble que les critiques avaient salué sa prestation ?
Il me semblait effectivement avoir déjà vu son nom. Elle est incontestablement à sa place dans Leonora : elle a la puissance, le timbre charnu, la couleur vocale et l'ampleur de tessiture nécessaires pour le rôle. Mais techniquement c'est assez vert. On la voit se préparer à chaque fois qu'une difficulté se profile, c''est tendu, souvent forcé au niveau du son, elle a du mal à faire les nuances, et l'aigu sonne souvent bas.

Et encore, sa prestation sur scène fut plutôt une bonne surprise par rapport à ce que j'ai entendu pendant qu'elle répétait l'après-midi (là ce que j'entendais était franchement inquiétant, très poussif). Elle a notamment plutôt réussi l'air du 4e acte. Et globalement elle fut la seule "à sa place" dans cette distribution, tout le reste relevant d'erreurs de casting (y compris l'Azucena, ex-Preziosilla de Pappano au ROH, dont je continue à trouver la voix parfaite pour Cherubino mais certainement pas pour les rôles dramatiques de Verdi).

Je n'ai pas pu m'empêcher de repenser à Ricciarelli dans ce même rôle et ce même lieu, on n'était vraiment pas sur les mêmes planètes (et, coïncidence, j'avais aussi entendu Ricciarelli répéter l'après-midi à l'époque, c'était aussi impeccable que le soir).

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