Entretien avec Saimir Pirgu

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Entretien avec Saimir Pirgu

Message par HELENE ADAM » 12 janv. 2020, 16:14

Entretien avec Saimir Pirgu

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Photos by Paul Scala

Nous avons rencontré le ténor Saimir Pirgu le 7 janvier dernier dans l’après-midi, juste avant l’ultime répétition de son récital du soir au Théâtre des Champs Elysées, avec la soprano Vannina Santoni. D’origine albanaise, le ténor italien est doté d’un très beau timbre au médium particulièrement riche et corsé et d’une très belle projection. Excellent acteur également, il possède désormais un vaste répertoire dans des rôles emblématiques de toutes sortes : citons notamment la Traviata et la Flûte enchantée, la Bohème et Lucia di Lamermoor, La Clémence de Tito (à Garnier d’ailleurs) et Rigoletto, les deux Faust celui de la Damnation et celui de Gounod, L’élixir d’Amour, Don Giovanni (à Bastille), le requiem de Verdi (à la Philharmonie), Carmen, le Bal Masqué ou Werther. Il a également été remarqué dans l’opéra contemporain dans le rôle du Berger dans le Roi Roger de Szymanowski à Londres puis en Australie. Beaucoup de lieux prestigieux, beaucoup de chefs d’orchestre importants également, une belle carrière !

Bonjour Saimir et merci de nous accorder cet entretien quelques instants avant le début de votre récital au Théâtre des Champs Elysées avec la soprano Vannina Santoni. Ma première question sera classique et concernera vos débuts : comment êtes-vous venus à la musique, à l’art lyrique, parlez-nous de vous, vous êtes né Albanais mais vous êtes à présent italien…

Oui bonjour, je suis ravi de cet entretien également. J’ai commencé la musique par le violon quand j’étais enfant, j’ai suivi des cours et obtenu des diplômes mais parallèlement, j’ai toujours chanté et, assez rapidement, j’en suis venu à considérer que c’était ce que préférais faire : devenir un ténor. J’ai alors quitté l’Albanie où je suis né en effet, pour avoir la chance d’acquérir un autre niveau de qualité musical et artistique dans le « pays de l’opéra » l’Italie. J’ai alors rencontré mon professeur Vitto Maria Brunetti qui, dans ma première année d’étude, m’a préparé à passer une audition avec le maestro Claudio Abbado. J’avais vingt-deux ans ! C’était un rêve et une chance inouïe que de lui être présenté et de pouvoir bénéficier de ses conseils, de travailler avec lui ! J’ai ainsi chanté sous sa direction Ferrando (Cosi fan tutte) à plusieurs reprises et cela m’a ouvert évidemment la voix du succès ! Et c’est après avoir représenté l’opéra italien pendant une quinzaine d’années de par le monde que j’ai reçu la nationalité italienne !

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Carmen_Bangkok ©Thanakorn Chomnawang.JPG


Vous avez déjà un vaste répertoire de ténor lyrique avec pas mal de rôles différents et une expérience très variée…

A vingt ans, un âge encore très jeune pour notre métier, j’ai commencé par chanter à la fois Mozart et Donizetti en début de carrière. Ce n’était pas toujours facile de protéger ma voix en même temps tout en chantant dans des styles très différents. J’avais aussi un Puccini au MET comme Gianni Schicchi puis, au bout d’une dizaine d’années, des Alfredo, des Mantova, bref ça changeait souvent. J’ai compris quand même qu’il fallait absolument que je me ménage des étapes dans l’évolution vocale, que je ne chante pas tout d’un coup, que j’aille doucement, « step by step ». Au bout de 18 ans de carrière, j’ai gardé ma voix donc j’ai eu raison d’être prudent ! (rires). Et du coup je peux aborder la suite de ma carrière tranquillement…

Quels est le rôle qui vous a le plus marqué dans cette longue expérience ? Quel est le type de rôle qui vous parait le mieux vous convenir ?

Le rôle qui m’a le plus marqué – et c’est encore le cas aujourd’hui- c’est celui du Duc de Mantova dans Rigoletto. C’est de loin celui que je préfère incarner. C’est un rôle musicalement intéressant, assez complexe finalement mais c’est surtout un personnage, un vrai, un caractère de premier plan, bien davantage que ne l’est Alfredo par exemple. Je prends beaucoup de plaisir à jouer et chanter ce Duc surtout dans les productions modernes qui lui donnent en général du relief et une complexité qui me convient parfaitement. J’ai abordé ou je vais aborder plupart des rôles lyriques du grand répertoire.

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Un Ballo In Maschera_Teatro Regio di Parma ©Roberto Ricci.jpg

Y-a-t-il un ou plusieurs rôles que vous n’avez pas aimés ou que vous ne souhaitez pas reprendre, et si oui, pour quelles raisons ?

Je citerai Bellini que j’ai chanté plusieurs fois mais ce que je faisais ne me satisfaisait pas vraiment : j’ai chanté pourtant dans Norma ou I Capuleti e i Montecchi et même Maria Stuarda mais je n’ai jamais trouvé tout à fait mes marques. Ce répertoire de bel canto est difficile à interpréter pour un ténor lyrique, c’est plus facile pour un ténor léger… bref, je ne renouvellerai pas l’expérience

Vous chantez dans beaucoup de langues : italien, allemand, français mais aussi russe ou polonais, (et j’en oublie ?) : d’où vous vient cette facilité ? Cela vous ouvre-t-il beaucoup de voies nouvelles ?

Oui en effet j’ai chanté dans toutes ces langues. Je pense qu’une certaine facilité me vient de ma langue maternelle, l’Albanais. C’est une langue qui a plusieurs influences : le latin, les langues slaves, le Grec, bref, une sorte de richesse linguistique qui facilite l’accès à d’autres langues pour les natifs. De toutes façons, comme ce n’est pas une langue parlée par beaucoup de gens, cela oblige également à dialoguer en anglais assez systématiquement. Cela facilite mes choix de carrière puisque je peux me lancer dans des rôles lyriques dans plusieurs répertoires différents.

Pas comme Pavarotti qui n’a chanté quasiment qu’en italien…

Oui effectivement, mais il fait figure d’exception en réalité. Il n’avait absolument pas besoin de sortir de son répertoire, c’était sa spécialité et son succès. Carreras et Domingo par exemple, n’ont pas fait le même choix et chantaient tout autant en italien qu’en français, et même en allemand. Question de voix, question de choix de carrière. De nombreux chanteurs de langue allemande ne sortent pas tellement non plus du répertoire germanique, centré autour de Wagner. D’autres, au contraire, aiment varier les répertoires et donc les langues. Ce n’est pas qu’un problème d’aisance dans une langue, c’est aussi un problème de technique, c’est pour cela que je parle de « répertoires » différents. Chanter le répertoire français juste après avoir chanté beaucoup en italien, n’est pas toujours chose aisée. En français on ne « pose » pas sa voix de la même manière, les voyelles ne s’ouvrent pas de façon identique, il y a des tonalités nasales très différentes. Souvent je préfère avoir un petit break entre un rôle de ces deux répertoires pour être à l’aise dans l’une ou l’autre technique.

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Faust_Opera_Australia ©Jeff Busby.jpg

Vous avez chanté avec de très grands chefs d’orchestre comme Abbado, Muti, Mehta, Jansons… parlez-nous de quelques expériences marquantes avec les chefs d’orchestre ?

Quand je lis la liste des chefs d’orchestre avec lesquels j’ai travaillé, je suis moi-même impressionné (rires) et je me demande si c’est vrai ! Mais oui, il y a des vidéos pour le prouver ! (rires). Sérieusement, oui, c’est vrai que ce fut un honneur de travailler avec de tels chefs, et j’ai eu la chance de pouvoir poursuivre d’ailleurs avec la génération suivante, Antonio Pappano, Philippe Jordan, Kiril Petrenko par exemple. En tant qu’artiste, je peux témoigner du fait qu’une expérience où cela fonctionne parfaitement avec le chef d’orchestre est irremplaçable, tout comme avec le metteur en scène d’ailleurs. Cette connexion parfaite à « trois » est quelque chose qui change tout à la réussite des représentations. Vous pouvez alors donner votre meilleur sans problème. Chacune des expériences avec ces grands chefs d'orchestre a été spécifique, chacun m'a apporté quelque chose de différent et travailler avec eux a été une sorte d’apprentissage permanent. Je me considère vraiment comme très chanceux d’avoir commencé et poursuivi encore maintenant ma carrière aux côtés de ces grands chefs d'orchestre. Depuis près d'une décennie, ma plus grande préoccupation a été d'apprendre le plus possible afin de ne pas décevoir leurs attentes vis-à-vis de moi.

Et les metteurs en scène ? Comment les appréciez-vous en général ?

Là aussi j’ai eu beaucoup de chance de travailler avec des metteurs en scène prestigieux comme Franco Zeffirelli, Robert Carsen, Michael Haneke ou Kasper Holten et beaucoup d’autres ! Et mon expérience avec Deborah Warner l’an dernier pour la Traviata à Paris a été très riche également ! En fait je fais une différence entre un directeur d’acteur, le réalisateur en quelque sorte (« director ») et la mise en scène (« régie »). Un vrai et bon directeur d’acteurs va vous aider en permanence pour que vous soyez le personnage, pour que vous puissiez jouer votre rôle même les soirs où vous n’êtes pas forcément complètement en forme par exemple. Un chanteur ne peut pas être tous les soirs au top de sa forme. La mise en scène se contentera de lui indiquer de faire ci ou ça, le directeur d’acteur s’adaptera au chanteur pour lui proposer précisément une incarnation du rôle qui lui convienne. Et si une bonne entente existe entre directeur d’acteur et chanteur, alors le public le sent, le sait, un véritable « feeling » existe et la soirée est réussie. C’est pour cela que je ne suis pas d’accord avec ceux qui trouvent toujours qu’il y a trop de répétitions. Pour moi, il n’y en a jamais de trop. Il en faut beaucoup pour réussir cette alchimie très spéciale. Il ne suffit pas au chanteur de chanter….

Et pour cette Traviata que nous avions beaucoup appréciée l’an dernier au Théâtre des Champs Elysées ?

C’était très bien justement de ce point de vue. Deborah Warner nous a beaucoup aidés, elle avait des idées précises et cela a parfaitement bien fonctionné. Avec Vannina Santoni, même chose : c’est une partenaire très agréable, très sympathique et nous nous entendons très bien. Je suis très heureux de chanter avec elle ce soir.

J’ai gardé un souvenir « choc » du Roi Roger (Krol Roger de Karol Szymanowski) à Covent Garden où vous chantiez le Berger. Et vous ?

C'était la première représentation de cette œuvre au Royal Opera House de Londres ainsi que ma première expérience d’un opéra en polonais. J'ai adoré la merveilleuse musique de Szymanowski et l'intensité psychologique de ce travail autour du Roi Roger. Nous avons tous fait de notre mieux dans cette production. Ce fut une expérience fantastique où tout a bien fonctionné.

Votre meilleur souvenir ?

Un cosi Fan Tutte à Los Angeles. C’était Mozart, le chef était James Conlon, tout était merveilleux, la direction musicale, la mise en scène, les collègues, le soleil, la plage entre deux représentations, bref, un de ces grands moments où tout fonctionne parfaitement !

Et votre pire souvenir ?

Ho là un vrai cauchemar ! Un Roméo et Juliette à Barcelone. Lors de l’avant-dernière séance, je sens que je couve un mal de gorge. La dernière séance est une matinée et je suis malade. Ma voix me fuit de plus en plus. Je téléphone pour dire d’appeler ma doublure mais le directeur de l’opéra me prévient qu’il n’arrive pas à le joindre et qu’il faut que je vienne. Je viens mais je sens que je ne vais pas pouvoir chanter correctement tout l’opéra, or c’est un rôle sur la longueur… Bref, une vraie catastrophe : la doublure et le titulaire malades en même temps ! Je retourne à Barcelone en septembre (rires). Cette fois je suis sûr que tout ira bien !

Votre rêve pour le futur ?

Lohengrin. Si ma voix me le permet, je voudrais chanter ce rôle. Je sais que je ne serai jamais un wagnérien mais Lohengrin est un rôle plus lyrique dans le répertoire allemand. Si ma voix évolue encore je pense que je pourrais le chanter un jour, je l’espère…d’avoir chanté le Bal masqué ou Don José, rend ma voix plus flexible et je pense pouvoir suffisamment évoluer en ce sens. Autrefois les ténors avaient beaucoup plus de flexibilité et chantaient toutes sortes de rôles plus facilement, je pense à un ténor comme Richard Tucker par exemple, qui chantait Mozart, Wagner, Verdi. Varier les rôles permet de garder de la souplesse dans la voix. Je ne veux pas seulement chanter Lohengrin pour me faire plaisir en me disant, « bon je l’ai fait » mais je souhaite vraiment parvenir en quelque sorte à lever la barrière pour atteindre ce genre de rôle sérieusement.

Et comment vous est venu l’idée de ce concert de ce soir ?

C’est une idée du Théâtre, de Michel Franck, suite au succès de notre couple dans la Traviata. Ce n’était pas forcément évident puisque nos répertoires ne sont pas exactement identiques et que cette Traviata a été pour le moment notre seul rôle commun mais nous avons monté un programme qui devrait plaire au public ! J’en suis personnellement assez content !

Un autre enregistrement en vue après votre CD « Il Mio Canto » il y a deux ans ?

Oui tout à fait. J’essaye de le centrer notamment sur le répertoire français dans lequel j’ai déjà chanté Don José, Werther, le Faust de la Damnation et celui de Gounod par exemple. C’est un répertoire très riche dans lequel il reste pas mal de titres pas forcément encore très connus, venant de Massenet, Gounod, Debussy ou même Gluck par exemple.

Les futurs rôles ?

Je reprends Don José pour la troisième fois maintenant prochainement à Naples dans une nouvelle production. Et je vais chanter pour la première fois Lenski, ce sera à Rome. C’est amusant d’ailleurs parce que j’ai déjà chanté en russe, Iolanta et Francesca da Rimini et qu’en général un ténor lyrique « classique » commence par… Lenski. J’ai aussi des Edgardo (Lucia) à Covent Garden puis au Teatro Colon…

… la salle qui a la meilleure acoustique au monde dit-on…

Oui je confirme c’est une acoustique fabuleuse pour les voix.

Et Paris ?

Oui je reviendrai notamment à l’Opéra de Paris où j’ai déjà chanté dans le Don Giovanni mise en scène par Haneke à la Bastille et dans la Clémence de Titus à Garnier. Je suis en discussion pour d’autre rôles dans le futur !

Cher Saimir, nous sommes ravis d’avoir pu vous prendre un peu de votre temps avant la répétition pour le concert de ce soir et bonne chance bien sûr !

Entretien réalisé en anglais, propos recueillis par Hélène Adam, le 7 janvier 2020

www.saimirpirgu.com
http://www.facebook.com/saimirpirguofficial
https://twitter.com/saimirpirgu

Références du CD cité :
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Lui : Que sous mes pieds se déchire la terre ! que sur mon front éclate le tonnerre, je t'aime, Élisabeth ! Le monde est oublié !
Elle : Eh bien ! donc, frappez votre père ! venez, de son meurtre souillé, traîner à l'autel votre mère

Mon blog :
https://passionoperaheleneadam.blogspot.fr

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Re: Entretien avec Saimir Pirgu

Message par jeantoulouse » 13 janv. 2020, 12:01

Merci pour cet entretien fort sympathique avec Saimur Pirgu, ténor découvert à Toulouse en 2011 dans un beau Cosi, où il était un Ferrando subtil , moins à l'aise scéniquement que le vibrionnant Alex Esposito, mais émouvant et complexe. Un an plus tard, lors d'un récital dans un répertoire d'airs français et italiens très, très varié, comme s'il cherchait sa voie/voix, il jouait de son charme, de la chaleur d'un instrument aux belles couleurs, généreux et remportait un énorme succès fort mérité.

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