Romain Dayez : baryton arty et alternatif

Faisons plus ample connaissance avec le jeune baryton belge Romain Dayez qui a déjà à son actif une trentaine de créations mondiales (dont douze opéras) et tant de productions bigarrées à la croisée de formes artistiques nouvelles et hybridées.

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Vous êtes issu d’un milieu artistique ?

Je suis né dans une famille comptant de nombreux artistes, peintres pour la plupart, mais également collectionneur, conservateur, restaurateur ou critique d’art. Mes parents sont des mélomanes aux goûts éclectiques, mais absolument pas musiciens.

Comment avez-vous découvert l’art lyrique ?

Je me suis essayé à plusieurs expressions artistiques, le dessin d’abord bien sûr, puis des approches amateures de la clarinette, de la cornemuse, de la danse et du théâtre. Je suis ensuite tombé amoureux d’une fille qui chantait de l’opéra, elle a insisté pour me faire péniblement chanter quelques vocalises « lyriques » et m’a incité à prendre des cours de chant. J’avais l’intention de devenir éthologue ou zoologiste, mais j’ai brusquement changé de direction à 18 ans.

Comment avez-vous découvert votre voix ?

Tout le monde pousse la chansonnette à la maison, c’est même une tradition familiale pour les fêtes. On aime chanter, plutôt de la chanson, des bêtises et des parodies. Quand à découvrir ma voix lyrique… ça n’a pas été sans mal !

Victoires de la Musique Classique Arsenal de MetzVictoires de la musique classique - Arsenal de Metz

Comment avez-vous, au milieu de tant de projets profus et d’inclinaisons diverses, tranché en faveur du chant classique ?

J’étais un peu perdu quand il s’est agi de faire un choix professionnel et, encore aujourd’hui, j’ai du mal à me considérer aussi légitime comme chanteur lyrique que beaucoup de mes collègues, tant mes autres passions ne cessent de s’alimenter de manière aussi présente et prenante. En réalité, je suis assez dissipé et peu patient, ce qui fait mauvais ménage avec une « discipline » artistique : le mot est bien choisi. C’est toujours ma curiosité qui l’emporte sur le reste. Si on analyse scrupuleusement mon activité au sein du monde lyrique, je réalise qu’elle se cantonne finalement assez peu à la vocalité lyrique à proprement parler. En opérette, en comédie musicale, en musique contemporaine, en électro, en grégorien, j’utilise une vocalité très différente du bel canto. 

Avec le recul quel bilan faites-vous de vos études aux Conservatoires de Bruxelles et de Paris ?

Sans vouloir vexer quiconque et en forçant le trait, je dirais que le Conservatoire de Bruxelles m’a fait devenir le musicien curieux que je suis, et que la Conservatoire de Paris m’a perfectionné et mis sur la voie de la professionnalisation. Même si j’ai progressé à Bruxelles et que je me suis développé artistiquement à Paris, il est évident que les études à Bruxelles ont été très riches sur la plan culturel (six fois plus de cours théoriques qu’à Paris, avec de l’histoire comparée des arts, une formation aux langages contemporains, des cours d’histoire de la musique, d’analyse, et de formation musicale très poussés). Et le Conservatoire de Paris m’a offert de monter sur scène pendant cinq ans, d’apprendre mon métier, de chanter beaucoup, tout le temps, avec de nombreuses heures de cours de chant et de théâtre, ce qui est rare et précieux. Il y a pléthore de pédagogues exceptionnels dans les deux établissements.

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Vous portez un intérêt très vif pour le monde animal. J’aimerais en savoir plus sur votre mémoire soutenu au CNSM.

Le monde animal représente une part importante de ma vie. À côté de mon amour pour la taxidermie, j’ai élevé une cinquantaine d’espèces jusqu’au jour où j’ai commencé le chant. Je suis vraisemblablement beaucoup plus informé sur le monde animal que sur la culture classique. En plus de m’aider à décrypter les attitudes et comportements humains, il me donne sans cesse à penser notre rapport à l’existence et est une source inépuisable d’inspiration pour composer les rôles que j’interprète, dans ma corporalité notamment. C’est sur cet aspect de « l’animalité en scène » que portait mon mémoire au CNSM.

Vous ressentez le besoin d’un dépoussiérage de la musique dite classique ?

Le mot dépoussiérage est sans doute excessif, car l’opéra est dépoussiéré depuis de nombreuses années, à travers de nouvelles mises en scène, mais également par une grande médiatisation, notamment de stars d’opéra, et l’usage intelligent des plateformes numériques. Je ne cherche pas à régler mes comptes, mais ce que je ressens malgré tout, et qui est encore très frileux, c’est le besoin d’un décloisonnement. L’opéra ne devrait être qu’un genre. Actuellement, il est aussi une appartenance sociale et un lieu. L’opéra devrait, comme la danse, la mode ou le théâtre, être un endroit de création permanent, qui s’ouvre à toutes les collaborations, aussi étonnantes soient-elles, et qui pourrait naître « n’importe où ». L’opéra est encore un monde assez fermé et un peu consanguin, avec une richesse propositionnelle assez chétive par rapport aux moyens alloués et au talent des créateurs de notre temps.

Pour prendre un exemple simple : la vocalité opératique s’est peu à peu développée pour des raisons esthétiques, mais principalement pour répondre au besoin de salles de plus en plus grandes, de spectacles et orchestres de plus en plus fournis. Il a fallu que la technique se plie au fait, prioritaire, de faire entendre sa voix. On comprend donc pourquoi l’apparition de l’amplification a métamorphosé les voix, en chanson notamment. Mais le monde lyrique semble faire comme si ça n’existait pas et n’en fait quasiment jamais usage. C’est un monde qui reste relativement hermétique, comme s’il ne pouvait y avoir d’opéra sans voix lyrique. Pourtant, l’Orfeo est un opéra… Et il n’était absolument pas chanté avec une technique bel cantiste. Et si Mozart avait connu l’amplification, l’aurait-il utilisée ? Il y a fort à penser que oui, les opéras de Mozart étant, sur le plan de la réception et du succès public, comparables aux comédies musicales anglaises actuelles. Je ne parle évidemment pas d’amplifier les voix dans des opéras du répertoire, à moins d’en changer volontairement la moëlle, mais bien de la création musicale. Conscient de jeter un pavé dans la mare, dès lors que la voix lyrique ne se justifie plus pour des raisons acoustiques, pourquoi ne voit-on pas dans des opéras des chanteurs-comédiens tels que Björk ? Cette remise en question de la vocalité unique n’est qu’un aspect historique parmi tant d’autres dont l’opéra refuse obstinément de se défaire, et je désirais exemplifier mon opinion.

En somme, on gagnerait à définir ce qu’est l’opéra. Si on est pour que « l’opéra reste ce qu’il est », rien ne justifie alors d’accorder nonante-cinq pourcent de la programmation au maintien du répertoire, car ce conservatisme, bien qu’important, est une démarche inédite dans l’histoire. Je ne jette pas la pierre aux programmateurs qui ont la lourde tâche d’associer qualité musicale et audience. Mais je pense que c’est par une redéfinition collective du genre qu’on parviendra à freiner le vieillissement de nos publics et sa désertion. Je me refuse à considérer que l’opéra est un art du passé, et à cautionner ce que j’ai déjà pu entendre : « nous avons assez d’oeuvres ». Soyons clairs, la création musicale est quasiment, pour la première fois, absente du monde lyrique et ce drame est voilé par la présence de mises en scène très contemporaines, qui est le seul aspect créatif de l’opéra à l’heure actuelle. C’est une bonne chose. Mais l’un n’empêche pas l’autre.

Je finirai ma réponse à cette question par cette évidence : il n’y a pas moins de génies qu’avant. Nous sommes beaucoup plus nombreux sur terre et l’accès à la musique s’est énormément démocratisé : il y en a donc, en toute logique, davantage. On a du mal à se dépêtrer d’une forme de dictat musical des cinquante dernières années (attention, je ne porte pas de jugement de valeur sur cette musique, mais bien sur le dictat). Il est temps d’accepter la richesse propositionnelle actuelle et l’éclatement des styles. Lequel est, lui aussi, historique, si on accepte de considérer les autres musiques.

66452899 10156982152726001 1922693172920582144 o© Grégoire Crozet

Que recouvre concrètement votre statut d’artiste résident au Théâtre Impérial de Compiègne ?

Le soutien de ce théâtre est précieux car il aide à concrétiser nos idées en créant certains de nos projets personnels, il nous soutient auprès d’autres employeurs et pense à nous lors de l’élaboration de sa programmation. J’aime ce théâtre, j’y ai beaucoup chanté et j’y chanterai encore. Le mot « résidence » convient très bien, car il est comme un second foyer, avec une famille artistique et administrative. On développe parfois cette amitié avec d’autres lieux, comme c’est le cas pour moi à la Cité de la Voix, la Maison de la Culture d’Amiens, la Cathédrale de Bruxelles ou l’Opéra National de Bordeaux.

Votre éclectisme est frappant ! Comment trouvez-vous le temps et l’énergie de mener tant de projets de front ?

Merci ! Il y a certaines périodes qui sont exclusivement réservées au travail, sans le moindre amusement parallèle ou une quelconque vie privée. Il est évident que si j’y parviens, c’est uniquement par passion car je suis de nature à ne faire que ce qui me plait- ce qui peut s’avérer parfois très problématique. À mes yeux, c’est l’équipe qui compte plus que tout et qui va m’aider à accepter de ne faire que travailler pendant un temps donné, parfois loin de Paris. Sur chaque spectacle et avec chaque équipe, je cherche à m’appuyer sur les autres qui sont souvent une source de joie et d’énergie inépuisable, même quand nous sommes à bout de nerf et rongés par l’angoisse. Et j’essaye de leur rendre la pareille bien entendu !

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Vous avez déjà à votre actif une trentaine de créations mondiales, dont douze opéras ? Quels sont vos meilleurs souvenirs dans ce domaine ?

Il y en a énormément. Sans flatterie, toutes à vrai dire. J’adore la création. C’est un lieu d’égalité, ou tout le monde œuvre dans une direction commune indiscutable et dictée par "ceux qui savent" : le compositeur et le librettiste. Les écouter échanger avec le chef et le metteur en scène est passionnant. Mais pour répondre à votre question, un souvenir fort, malgré ma très petite intervention, est La Passion de Simone de Kaija Saariaho et Amin Maalouf à New York en 2017. C’étaient pour moi les premières représentations d’une longue série, avec des gens brillants, dans cette ville étrange, inondée par le soleil d’hiver. Très touchant souvenir. Tout comme le très bel opéra Les Bains Macabres de Guillaume Connesson… mais c’est trop récent pour pouvoir déjà m’en réjouir a posteriori, je ne serais pas crédible.

Parlez-nous de votre travail avec des organistes comme Jean Guillou et Xavier Deprez ?

J’ai fait plus de concerts avec orgue qu’avec piano, donc c’est devenu une telle habitude que je le trouve familier par essence. Sans doute est-ce lié au fait que chanter dans des églises et interpréter des textes sacrés m’apaise et me redonne de quoi penser et vivre. L'orgue m’a fait ressentir mes plus grandes émotions musicales, à travers des musiques de Gorecki, Bach, Duruflé, Alain, Messiaen, Moussa et tant d’autres.

Qu’en est-il de vos collaborations avec des plasticiens ?

Le travail avec les plasticiens est une sorte de retour aux sources. Collaborer avec des créateurs, de tout poil, est une nourriture intellectuelle très riche. Mais c’est avec les plasticiens, dont je connais le mieux le labeur, que je m’aère l’esprit, loin du spectacle vivant.

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Présentez–nous de l’ArtShake Gallery, cette salle bruxelloise que vous avez créée, et de votre compagnie Le Rapt Invisible.

L’ArtShake Gallery avait pour mission de proposer des événements gratuits et très réguliers, qui favorisaient l’échange direct avec les artistes et la communion des arts. C’est dans cette même seconde optique que j’ai créé Le Rapt Invisible afin d’assouvir un manque de spiritualité et d'introspection que je ressentais en chanteur-comédien qui incarne des rôles à l’opéra - qui plus est comiques la plupart du temps. Articulée autour de la musique, la compagnie a pour unique mission de développer la création contemporaine sacrée, associée à d’autres prismes comme la vidéo, la danse, la peinture et la mode.

Quels sont vos principaux projets pour les saisons à venir ?

Il y a apparemment une confidentialité à tenir pour les saisons à venir mais j’ai des projets qui m’enthousiasment beaucoup. Avec le Théâtre Impérial de Compiègne, l’Orchestre National de Jazz, Hervé Niquet, Michel Fau, Jean-François Sivadier, etc. Je créerai également début 2021 un nouveau spectacle avec Le Rapt Invisible, en duo avec le merveilleux violoncelliste-compositeur belge Jean-Paul Dessy, ainsi qu'un programme conçu avec le pianiste-arrangeur surdoué Cyrille Lehn, « Le Flagrant des Lits », qui propose une incursion humoristique dans le répertoire de Ventura, Dranem, ou encore Gabin et Trenet. En espérant qu’il n’y ait pas de Covid20 et 21 qui emportent tout sur leur passage, comme c’est le cas pour cette fin de saison. Sinon, j'irai chanter sur Skype et j'élèverai des lapins !

Propos recueillis par Jérôme Pesqué

ROMAIN DAYEZ

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Les Bains macabres. Photo de Nicolas Descoteaux Les Bains macabres - © Nicolas Descoteaux

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