Ténor pilier du Châtelet

 

 

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M. Schukoff, le public parisien commence à bien vous connaître. Vous avez chanté à plusieurs reprises au Théâtre du Châtelet, depuis votre Comte dans le Faust de Busoni en 1997. Vous avez interprété des oeuvres de Mahler ainsi que Clara de Gefors à Favart. Que représente Paris et son public pour vous ?
Paris est la plus belle ville de monde et chaque fois que je suis ici j'ai l'impression de rentrer chez moi, même si je suis autrichien.
Le public de Paris n'est pas facile à conquérir. On est gâté ici, car il y a énormément de choix sur différents niveaux dans le secteur culturel. J'espère vraiment que le gouvernement va continuer de soutenir cette multitude culturelle, c'est seulement comme ça que Paris ne deviendra pas un grand musée mondial.

Votre répertoire est peu habituel. Il est impossible de classer votre voix lorsque l'on regarde les différents rôles que vous chantez. Cela va d'Alfredo jusqu'au Siegfried du Crépuscule des dieux, en passant par des rôles de baryton lorsque vous chantez de l'opérette. Vous avez un timbre de ténor lyrique mais des graves très sonores qui vous permettent de passer facilement l'orchestre dans des emplois dramatiques. Avez-vous parfois du mal à connaître vos limites, à choisir les rôles qui conviennent à votre voix inclassable ?
Oui, j'étais baryton au début et c'est vrai que mon passage est plutôt bas pour un ténor; c'est pour ça que je ne me fais pas mal quand je chante des rôles où il faut avoir un bon médium et des bons graves comme Parsifal, Siegmund ou Danilo.
Trouver ses limites peut être très facile et très difficile en même temps. Il y a les limites réelles comme la tessitura et aussi la taille de la voix. S'il faut, quand on commence à étudier un rôle, penser à toutes les coupures ou à transposer un air, il vaut mieux ne pas toucher au rôle. Il est surtout difficile de savoir si la taille de la voix est assez grande. Il y a toujours des gens qui croient que tu peux faire tout et d'autres qui pensent que tu n'as même pas la voix pour chanter un Tamino (rires).
Quand j'ai chanté avec Martha Mödl juste avant son 90ème anniversaire, je lui ai demandé avec quel rôle elle a commencé et la réponse était : "Ah, vous savez, tout le monde dit que mon premier rôle était "Hänsel" mais ce n'est pas vrai ! C'était "Azucena" à Koblenz !" Donc chacun de nous fait ses expérimentations et il faut seulement chanter tout avec sa propre voix. Et là on est sur un terrain très important : l'expression ! Quand on parle d'une voix "dramatique" - ça vient de "drame" et pas de "fort". L'oreille arrête d'écouter activement quand on ne chante pas avec un grand contraste dans les couleurs, la dynamique, le tempo et dans l'expression. Trop de volume fait que le public réagit seulement sur les grandes voix. Il faut lutter contre la tendance de distribuer systématiquement des voix puissantes et la tendance de la part des chefs de faire sonner trop fort l'orchestre.

Avez-vous été surpris lorsque Jean-Pierre Brossmann vous a proposé le rôle de Siegfried pour le dernier volet de la Tétralogie de Wagner au Châtelet ?
Et comment ! Je ne l'aurais jamais rêvé ! Et il faut dire que la décision de l'accepter était peut-être la plus difficile de ma carrière ! Mais on a parlé beaucoup avec Maestro Eschenbach (qui m'a créé un tapis de son sur lequel on chantait comme on marche pieds nus sur la mousse) qui a montré que l'orchestration du "vieux" Siegfried est plus lyrique et il voulait que le récit de l'oiseau soit chanté avec des couleurs lyriques et pas dramatiques. Et il faut dire que pour moi de chanter un "Ferrando" était plus difficile et plus dangereux que de chanter le "vieux Siegfried".
Ici il faudrait dire un grand MERCI à Jean-Pierre Brossmann, qui m'a aussi engagé pour mon premier rôle à l'étranger au début de ma carrière [Doktor Faust à Lyon] et à Didier de Cottignies qui a fait ce premier contact !

Pensez-vous chanter à nouveau Siegfried à l'avenir, notamment celui de la deuxième journée (au Châtelet, il y avait deux ténors distincts pour Siegfried et le Crépuscule des dieux) ?
Pour le moment je suis heureux de chanter Parsifal, Erik et Siegmund. Quand je vais revenir au Siegfried de la Crépuscule, je ne sais pas encore. Un des problèmes là est que les metteurs en scène veulent toujours avoir le même chanteur pour les deux Siegfrieds et ça je ne peux pas m'imaginer le faire pour le moment.

Waltraud Meier a souffert du même problème : elle a exprimé vouloir aborder Brünnhilde mais uniquement celle de la Walkyrie, ce qui ne correspond pas aux habitudes de distributions des directeurs d'opéra, et elle n'a jamais eu l'occasion de réaliser ce rêve.
Votre Don José au Châtelet avait créé la surprise. Le théâtre avait annoncé Giuseppe Filianotti dans une nouvelle production de Sandrine Anglade. Finalement, nous n'avons eu ni l'un ni l'autre mais une bouleversante incarnation de votre part, dans un spectacle berlinois centré sur le personnage de Don José. Quels souvenirs gardez-vous de ces représentations ?

Le premier souvenir est un mauvais : le sable dans lequel on a répété et joué était du caoutchouc et ma voix a très vivement réagi sur cette "idée géniale". Malheureusement je ne connais pas encore Rolando Villazon (2 ténors dans une production est rare...) mais quand je le rencontrerai je vais lui demander comment il a pu supporter ce sable quand il a fait la production à Berlin.
Sinon j'étais très flatté de chanter un rôle comme "Don José" à Paris en France ! C'est vrai que je parle français couramment mais c'est quand même un grand honneur qu'on me traite comme un ténor francophone.

Cette Carmen avec dialogues parlés a été effectivement l'occasion pour les Parisiens de constater que vous n'aviez aucun problème de diction avec la langue française. Parlez-vous toutes les langues dans lesquelles vous chantez (qui comprennent le russe et le tchèque) ?
Non, en ce moment je parle l'allemand, l'anglais, le français, l'italien, le suédois, je comprends l'espagnol assez bien et je viens de faire amitié avec le russe, mais je dois avouer que je ne parle pas le tchèque, même si je comprends le sens du chaque mot que je chantais.

Vous venez d'aborder Steva dans Jenufa de Janacek au Teatro Real de Madrid. C'est un personnage peu glorieux, qui abandonne la femme qu'il aime après l'avoir mise enceinte hors mariage. Qu'est-ce qui vous a attiré chez lui ?
C'est un caractère qui n'est pas plat, où il faut jouer.

De manière générale, vous chantez peu de vrais héros, de personnages entièrement positifs alors que cela constitue habituellement le répertoire classique d'un ténor. Hoffmann, Don Carlos, Don José, Max font partie de la petite liste des rôles de ténor tourmentés, qui succombent à leurs faiblesses, qui trahissent l'être aimé parfois jusqu'à provoquer sa mort.
Avec bientôt Pollione dans Norma de Bellini au Châtelet, vous abordez encore un rôle négatif de traître amoureux. Est-ce que vous n'êtes pas tenté par des personnages admirables ou sympathiques comme Manrico, Nemorino, Tamino ?

Comme j'ai dit, j'adore les personnages qui sont dans une situation difficile, ont un caractère difficile ou un parcours difficile. Quand je chante des rôles comme Pinkerton, Sergeï (Lady Macbeth de Mzensk), Steva ou Pollione j'essaie toujours de faire comprendre pour quelle raison ils réagissent, pourquoi ils traitent les femmes comme ça, parce que ce sont les raisons qui sont intéressantes et non pas le fait lui-même.
Pinkerton parce que il est trop jeune, car il ne comprend pas la culture japonaise et à la fin car il a épousé une femme d'une famille avec du pouvoir, qui commande; Sergeï parce que il sait qu'il est irrésistible pour les femmes (et il le sait) et car il cherche toujours le chemin le plus facile; Pollione car il est un homme dans une position de grand pouvoir et parce qu'une gauloise ne va jamais avoir la même valeur qu'une romaine pour lui et il ne va jamais voir le vrai amour de Norma tant qu'il se ne met pas au même niveau qu'elle...
Bref, j'aime creuser la psychologie d'un personnage et de jouer, et pour moi chanter tout seul n'existe pas! ET je déteste rôles unidimensionnels!
PS.: J'ai bien sur aussi chanté Nemorino et Tamino, et je les rechanterais mais on ne me les propose plus...

Pour cette Norma, Jean-Christophe Spinosi dirigera un orchestre constitué d'instruments anciens. Est-ce que cela changera votre interprétation ?
Oui ! J'ai lu des kilos de littérature sur le sujet et toutes les anciens écoles de chant de cette époque pour savoir le plus possible sur l'interprétation du belcanto. Malheureusement notre essai de faire une Norma historique (sur le plan de l'interprétation musicale) va toujours rester un compromis, car nos voix d'aujourd'hui n'ont pas eu la même éducation et on ne peut pas dire comment on a chanté vraiment à l'époque car il n'y a pas d'enregistrement et une grand partie de l'éducation vocale marchait par tradition orale.

Vous avez chanté Narraboth (Salomé) à l'Opéra de Munich. Etes-vous d'accord avec ceux qui disent que Richard Strauss n'aimaient pas les ténors ? Ce sont toujours les sopranos qui chantent les premiers rôles et les parties de ténor sont souvent très difficiles.
Non, je ne suis pas d'accord. C'est vrai que les rôles de Strauss ne sont pas faciles jusqu'au moment où on a compris le sens et le fleuve d'énergie dans le rôle. J'ai adoré chanter Leukippos, Flamand et Narraboth et un de mes grands rêves est de chanter "l'Empereur" dans la Femme sans ombre un jour.

Avez-vous des projets à l'Opéra National de Paris ?
Il y avait des possibilités, mais le rôle devrait être le plus juste pour moi. Sur un plateau de cette importance on ne fait pas de compromis !
Pour le moment je suis heureux de chanter ma 5ème production au Châtelet. Je vais faire mes débuts au TCE comme Parsifal et il y a plusieurs concerts à Paris dont je ne veux pas encore parler parce que les contrats ne sont pas encore signés.

Radio France a déjà édité une brochure sur l'intégrale Mahler dirigée par Daniele Gatti au Théâtre du Châtelet qui annonce votre participation jusqu'en octobre 2011. C'est un plaisir de vous revoir dans ce théâtre parisien au fil des changements de directeurs et d'orientations artistiques.
Merci beaucoup pour le temps que vous avez accordé à cet entretien.

 

Lien utile : Le site de Nikolaï Schukoff : www.nikolaischukoff.com

Autre dossier consacré à Nicolai Schukoff :
https://odb-opera.com/joomfinal/index.php/les-dossiers/48-les-chanteurs/327-nikolai-schukoff-2

 

 

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