Une voix incandescente

 

«Je crois qu’il faut chanter avec le cœur.
Mon but, c’est qu’une personne, ne serait-ce qu’une seule,
vienne me voir à la fin du concert et me dise :
"Pendant ces deux heures et demie, j’ai vécu trente secondes exceptionnelles"».

 

Il existe peu de traces de la voix d’Alexia Cousin, du fait de son manque d’intérêt pour l’enregistrement en studio.
Seuls deux enregistrements « officiels » existent : le rôle de Diane (un air) dans l’édition dirigée par Marc Minkowski d’Iphigénie en Tauride (Archiv Produktion) et un Lied de Schumann publié dans un CD promotionnel du numéro de Classica de février 2000, un enregistrement réalisé live au Festival de Saint-Denis 1999 et de très mauvaise qualité.

Un enregistrement de mélodies françaises avec orchestre était en projet chez Virgin Classics, a été réalisé avec Louis Langrée, mais n’est jamais sorti.

Nous ne savons toutefois pas si c’est d fait d'une opposition personnelle de la part d’Alexia Cousin qui critiquait souvent et sévèrement les «enregistrements nickel, froids, aseptisés (…). Ce perfectionnisme technique tue l’esprit vivant de l’opéra. Je préférerais que l’on m’enregistre en live, avec toutes mes imperfections, plutôt que de fabriquer un son artificiel, en mélangeant ma phrase piano d’aujourd’hui avec mon aigu d’hier sous prétexte qu’il était plus beau (…).Si j’arrive à résister à ce mouvement, je serai très heureuse. Pour l’instant [1999], de toute façon, je ne me sens pas en mesure de fixer quelque chose de définitif (…). Mais si je peux imaginer garder des témoignages de moments scéniques exceptionnels, alors je suis prête à tenter le coup.»

 

 

Photographie © DR

 

Tous ceux qui ont entendu la voix d’Alexia Cousin ou tendent l’oreille en écoutant les deux enregistrements cités auront été frappés à la fois par sa maturité, par son ampleur et par sa jeunesse.
Sur scène, elle donne l’impression d’une Brünnhilde dans le corps d’un enfant. Nul(le) n'aura autant donné l'impression de remplir la salle de l'Opéra Bastille que lors de ses Manon parisiennes. Cette démesure est pourtant estompée par un équilibre évident entre la fraîcheur de la voix et sa maîtrise technique. Cette voix est bien sûr celle d’une femme de 20 ans, au moment de l’enregistrement d’Iphigénie, et de 25 ans lors de sa dernière apparition musicale publique, mais elle était exceptionnellement exempte des défauts naturels souvent présents à cet âge : sa fraîcheur est sans verdeur, ses aigus ne sont pas aigres, la sincérité du timbre ne compromet pas sa justesse.

Bien sûr, une voix aussi atypique et les ambitions affichées inquiètent déjà les mélomanes.

En se moquant des Cassandre, Ivan Alexandre écrit dans Diapason :
«A la seconde même, la rumeur galope : trop tôt ! trop tôt ! Les registres ne sont pas unis, le vibrato guette, l’instinct ne fait pas le style, elle court à sa ruine, elle va se tuer. Et quelle arrogance ! Bébé Cousin ne déclare-t-il pas que son modèle, c’est Callas, et son destin, Isolde ? Alerte !» (Juin 1999, p. 17).

A l’inverse, l’enthousiasme et les espoirs sont grands dans celle qu’on considère comme une future grande Falcon ou une future grande soprano dramatique. Certains la comparent à la jeune Régine Crespin ("Opera-L" ou ici-même), d’autres la voient déjà dans le rôle de Rachel ou dans celui de Valentine (Les Huguenots).

On se réjouit d’avoir découvert une voix hors normes, à la puissance rare, de nos jours. Gérard Mannoni s’enflamme : «Depuis qu’elle a remporté le concours "Voix nouvelles" à l’Opéra de Paris, en 1998, la soprano Alexia Cousin perturbe le monde lyrique. D’abord, elle ressemble plus à Sharon Stone qu’à la Castafiore. Ensuite, elle a une voix immense. On avait perdu l’habitude d’entendre pareil registre à cet âge. Enfin, elle chante ce qu’elle a envie de chanter, sans tenir compte des menaces des sages de la critique. Nous, on trouve qu’elle a raison. Puisqu’elle a des moyens inhabituels, qu’elle s’en serve.». (Elle, août 2004).

Quel est le secret de la jeune femme ?
Les exercices techniques, avant tout. «J’adorais les maths pour la concentration intense qu’elles demandent et pour leur rigueur, qui m’a d’ailleurs été utile dans la technique vocale » qu’elle perfectionne avec des suites d’exercices de « piqués, liés, vocalises, arpèges tous les matins» en compagnie de Daniel Delarue. Elle considère que son maître forme sa voix en deux ans.

Alors qu’on l’accusera par la suite, à tort, d’avoir été très imprudente, elle tient un discours plus que précautionneux, à l’orée de sa carrière : «Je risquais de sacrifier [ma voix] dans des airs "monstrueux", un grand Verdi, par exemple, ou la mort d’Isolde. Si on chante cela chez soi, avec un piano, ce n’est pas grave. Mais s’il faut "passer" l’orchestre, alors là… Tant de voix s’y sont détruites…»
Très consciente des risques vocaux que l’on court en abordant des rôles aussi lourds qu’Aïda, Isolde, Kundry, Turandot ou Léonore, elle analyse ainsi l’évolution de la voix de Maria Callas: «Elle y allait de tout son être, elle poitrinait les graves jusqu’au médium, elle hurlait les aigus (…). Année après année, mois après mois, on peut percevoir la dégradation de sa voix. Cela commence très subtilement. D’abord, un amincissement: la voix commence à bouger dans les piani, puis dans les forte aigus. Tout d’un coup, il y a un trou entre le grave et le bas médium».
Elle avait certes signé pour une Léonore, à seulement 25 ans, mais il s’agissait d’une version concert: elle aurait chanté devant l’orchestre, ce qui limite les problèmes de projection et de fatigue vocale. Quant aux autres rôles dramatiques, elle n’en a chanté que des airs, en récital et en concert (Cf. infra, chronologie).

Son attitude vis-à-vis des risques courus par ses choix de rôles est claire dès le début. Elle les envisage avec une grande confiance, du moins lorsqu’elle déclare, en 1999: «J’ai une confiance très forte dans mon destin, qui m’a été transmise par les gens que j’aime (…). Je n’ai à aucun moment eu peur. Cette intuition, cette confiance sont essentielles pour que ma vie avance dans le bon sens.» A la même époque, un critique écrit: «Il ne faut pas avoir peur pour elle. Il faut se faire peur avec elle.»

Alexia Cousin, imprudente ? Décidément non, en tout cas certainement pas au départ : elle refuse à 23 ans une Lady Macbeth, «un rôle meurtrier», aux Arènes de Vérone.
«J’ai dit non tout de suite, en rigolant. Je le sais très bien : si je chante cela aujourd’hui, je suis finie dans dix ans. Peut-être même avant.».

Wagner, Strauss, les Verdi les plus dramatiques ? «Je dois attendre que ma voix évolue. Quand j’aurai chanté Elektra de Strauss, je me dirai: j’ai accompli quelque chose, je peux même m’arrêter ! Si je chante Isolde, ce sera dans vingt ans, quand ma voix se sera épanouie avec l’âge. Je ne connais personne qui attende ses 40 ans avec autant d’impatience que moi !»
si elle chante Desdémone, c’est dans le petit théâtre de l’Opéra de Nantes et non à Orange, où elle décide finalement d’annuler sa participation.
Elle est d’autre part consciente de la nécessité de soigner son organe par une hygiène de vie qui la démarque, encore une fois, de celle des gens de son âge dont elle se sentait si différentes, à l’école : «Il faut être bien dans son corps. Dormir son comptant, manger sainement, ne pas fumer ni boire… La soirée un peu alcoolisée jusqu’à 3 heures du matin, c’est rarissime pour moi. La voix est "dans" le corps. Après une nuit blanche, elle est fatiguée.»

En attendant, les spectateurs de ses représentations goûtent avec un grand plaisir les qualités de cette voix sans pareille, dans des rôles toujours complexes, théâtralement, et jamais hors de portée, vocalement : Salomé (Hérodiade de Massenet), Mélisande, Tatiana…

 

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