A l’Opéra de Paris, le 8 juin 1987.
Photographie © Sipa

 

 Le 7 novembre 2006, Joan Sutherland fêtera ses 80 ans. Abondante en langue anglaise, la bibliographie en français est indigente. Plutôt que d’évoquer sa vie dans les moindres détails, ses partenaires, les scènes innombrables où elle s’est produite, sa riche discographie ou sa vidéographie, nous avons préféré passer en revue de manière chronologique tous les rôles qu’elle a abordés, en insistant sur ceux qu’elle a le plus chantés. Sauf exception, sont signalés dans cet article tous les rôles qu’elle a interprétés sur scène plus de 25 fois.

Hommage à une soprano qui se définissait elle-même comme besogneuse et peu douée pour mémoriser ses nouveaux rôles.

 

L’histoire est connue : la jeune Sutherland, dont la mère était mezzo, n’a pas commencé dans le répertoire qui allait la rendre célèbre pendant trois décennies. La voix à ses débuts n’est cataloguée ni comme virtuose ni comme facile dans les aigus.

Alors qu’elle étudiait le chant en Australie, un concert du 22 mars 1947 nous la montre à l’âge de 20 ans chantant des extraits de Der Fliegende Holländer, de Lohengrin et des Meistersinger de Wagner. La même année elle chante Galatée de Haendel et Didon de Purcell.

En 1948 et 1949, elle donne plusieurs récitals dans différentes villes d’Australie. C’est le 26 novembre 1949 qu’elle partage pour la première fois la scène avec un jeune pianiste qui n’a pas encore 20 ans, Richard Bonynge, mais qui pour lors ne l’accompagne pas encore.

Il est curieux de la voir chanter en décembre 1949 « Suicidio » de la Gioconda, « Il est doux, il est bon » d’Hérodiade, « Ritorna Vincitor » d’Aida et « Pleurez mes yeux » du Cid.
En 1950 les récitals de chant continuent avec deux nouveaux Haendel à son arc, rôles qu’elle reprendra une fois sa carrière bien établie : Dalila et la femme israélite dans Samson et la partie de soprano dans le Messie. En septembre elle gagne le premier prix du concours « Mobil Quest ».

En 1951 entre deux récitals, elle crée en Australie la Judith de Goosens. Grâce au concours gagné et aux concerts qui ont suivi, la jeune soprano a pu mettre un peu d’argent de côté ; elle ambitionne de chanter un jour au Covent Garden et décide d’embarquer pour la Grande Bretagne. Après six semaines de voyage, elle arrive à Londres fin août 1951.

Pendant un an la jeune Australienne va étudier au Royal College of Music. Elle retrouve à Londres Richard Bonynge qui commence à lui proposer d’étudier des airs du bel canto romantique (par exemple « Qui la voce » des Puritains), au grand dam de la mère de la cantatrice qui pense qu’il va ruiner la voix de sa fille ! A la fin de cette année d’étude, Joan Sutherland chante Giorgetta dans Il Tabarro en juillet 1952. Au même moment Covent Garden l’auditionne et l’engage dans sa troupe.

On fait souvent débuter la carrière officielle de Sutherland à ses débuts en Europe, c'est-à-dire à ses débuts sur la scène du Covent Garden le 28 octobre 1952 dans la première Dame de La Flûte enchantée qu’elle chantera 22 fois. En novembre elle chante la prêtresse dans Aida qu’elle reprendra 48 fois. L’Histoire (et un « live ») a surtout retenu qu’elle est Clotilde au côté de la Norma de Callas. A la fin de l’année elle remplace une collègue malade en interprétant Amelia du Bal masqué. C’est dans les mêmes circonstances qu’elle chantera Aida en février 1954.

 

 

Norma, avec Marilyn Horne. Photographie © DR

 

Son premier rôle mozartien sera la comtesse en 1953. Tout en continuant d’assurer les seconds rôles dans Elektra, Die Walküre, Rheingold, Siegfried, Götterdämmerung, Gloriana de Britten ou Carmen (Frasquita qu’elle chantera 26 fois), elle se voit confier quelques rôles de premier plan : Agathe du Freischütz et Antonia des Contes d’Hoffmann en 1954, rôle qu’elle donnera 57 fois au fil de sa carrière. Au début 1955 elle crée Jenifer du Midsummer Marriage de Tippett, une de ses rares incursions dans la musique contemporaine. La même année elle ajoute Giulietta, Olympia (respectivement reprises 45 et 42 fois) puis Micaela à son répertoire. On voit se dessiner une dominante de la carrière à venir avec, pour la première fois, un rôle à aigus (Olympia) et des rôles français.

Son deuxième rôle mozartien sera Pamina à partir de 1956 mais c’est l’année 1957 qui est cruciale dans l’évolution de ses choix artistiques. Trois nouveaux rôles exigeant virtuosité, aigus et art du bel canto apparaissent : Alcina, Gilda et Madame Hertz pour Glyndebourne. Mais la même année, Sutherland continue de fréquenter des rôles plus lourds : Eva des Meistersinger et Desdemona. On demeure impressionné si l’on compte le nombre de rôles abordés en 5 années, surtout quand on sait que son activité de chanteuse dans ces années-là ne s’arrête pas à l’opéra : Requiem de Verdi, 4e de Mahler, Te Deum de Dvorak, Messe en ut de Mozart, Golgotha de Martin, mais aussi pour la radio : Euryanthe, La Clemenza di Tito, Mitridate de Scarlatti, Emilia di Liverpool de Donizetti… Conseillée par Richard Bonynge, qui est devenu son mari en 1954, on voit poindre une autre dominante de cette carrière : le goût des raretés.

En 1958, tout en reprenant des rôles précités, elle crée la version anglaise du Dialogue des carmélites (rôle de Madame Lidoine), et aborde pour la première fois Donna Anna à Vancouver (ses débuts en Amérique du Nord), rôle mozartien qu’elle interprètera le plus : 61 fois.
Après de longues tractations avec la direction de Covent Garden, une longue préparation vocale avec son mari, musicale auprès de Tulio Serafin et théâtrale auprès de Franco Zeffirelli, elle donne le 17 février 1959 sa première Lucia di Lammermoor. La générale a été donnée en présence de Callas, Schwarzkopf et de nombreux journalistes. A 32 ans, la soprano australienne passe du statut de troupière estimable et estimée, d’artiste un peu gauche et soprano « bonne à tout faire » au statut de prima donna . Les propositions de contrats hors de Grande Bretagne et d’enregistrements pleuvent. Elle reprendra le rôle 221 fois !

A partir de cette date la carrière de Sutherland se spécialise dans les héroïnes du bel canto romantique : en 1960 elle aborde Amina de La Sonnambula et Elvira de I Puritani (respectivement 62 et 68 fois dans sa carrière). Elle chante cette même année pour la première fois un de ses rôles préférés : Violetta de La Traviata (81 fois jusqu’en 1983). Pour elle, on monte des ouvrages tombés dans l’oubli ou rarement donnés : Rodelinda en 1959, Beatrice di Tenda en 1961, Les Huguenots (malheureusement en italien et tronqués) et Semiramide en 1962 (34 représentations jusqu’en 1983), Cleopatra (Giulio Cesare) en 1963. On notera qu’elle ne chantera que 3 représentations de la Reine de la nuit en 1962.

 

 

Lakmé à Seatle, en 1967.
Photographie © Barry Glass

 

L’autre jalon important se situe en octobre 1963 lorsqu’elle osera franchir le pas de sa première Norma (au côté d’une certaine Marilyn Horne). Elle accomplira l’exploit de reprendre ce rôle écrasant 111 fois jusqu’en 1989, dont plus de 30 fois pour la seule année 1970. Les trois héroïnes suivantes qu’elle ajoute à son répertoire sont françaises : Marguerite de Faust en 1965, Marie de La Fille du régiment en 1966 (62 fois) et Lakmé. C’est en février 1965 pour une Lucia à Miami qu’elle a pour la première fois comme partenaire un jeune ténor avec lequel elle chantera souvent : Luciano Pavarotti. Il sera de la tournée qui conduit la soprano à retourner en Australie lors d’une tournée triomphale.

 

 

fillle2

 

Avec Luciano Pavarotti dans La fille du régiment.
Photographie © DR

 

En 1967 elle est Eurydice dans Orfeo ed Eurydice de Haydn récupérant au passage l’air virtuose du Génie. En 1970 elle ajoute Stella à sa panoplie des Contes d’Hoffmann, ce qui lui permet de chanter pour la première fois les 4 rôles féminins au cours de la même soirée, prouesse qu’elle renouvellera 37 fois. Deux nouveaux rôles belcantistes sont abordés : Maria Stuarda en 1971 et Lucrezia Borgia en 1972. Lucrezia (51 reprises) est un des rôles qu’elle gardera le plus tard avec Norma. En 1973 elle se laisse séduire par l’opérette viennoise et donne sa première Rosalinde en anglais.

Le coup d’éclat, et sans nul doute une des plus grandes réussites du couple Sutherland-Bonynge, est le rôle titre dans Esclarmonde de Massenet. Autorité de la projection, aigus vertigineux, sensualité musicale, cette résurrection d’une œuvre oubliée fera date. En 1975 la cantatrice chante sa première des 31 Leonora du Trouvère qu’elle assurera jusqu’en 1987, une Leonora renouant avec ses racines belcantistes. A l’approche de la quarantaine Joan Sutherland s’était offert un rôle comique avec La Fille du régiment. A l’approche de la cinquantaine, en 1976, elle récidive avec Anna Glavari de La Veuve joyeuse qu’elle interprètera 57 fois.

 

 

La veuve joyeuse, à Vancouvert. Photographie © DR

 

En 1977, deux nouveaux rôles : une épisodique Suor Angelica et une nouvelle rareté de Massenet, Sitâ, dans Le Roi de Lahore. Les nouvelles prises de rôles vont se raréfier au fil des dernières années : un ultime emploi mozartien, Elettra dans Idomene en 1979 ; Amalia des Masnadieri –hommage à Jenny Lind- dans un Verdi de jeunesse en 1980. La diva n’ayant plus rien à perdre ni à prouver se permet une incursion inattendue en 1983 : Adriana Lecouvreur.

Le dernier nouveau rôle qu’elle chantera fréquemment en fin de carrière est Anna Bolena (30 reprises). Pied de nez au jeunisme, elle osera Ophélie dans Hamlet en 1985, bien consciente, comme elle le raconte avec humour, d’être bien plus vieille que la mère de Hamlet !

En 1989 après plusieurs concerts, Norma, Lucrezia Borgia et Anna Glavari, elle annonce son retrait de la scène pour l’année suivante. De fait, en 1990, elle ne participe qu’à une production lyrique, celle de ses adieux à Sydney dans Les Huguenots. La boucle est bouclée : après ses adieux au pays natal, elle apparaît une dernière fois sur la scène du Covent Garden qui l’a lancée sur le plan international, le 31 décembre 1990 au cours du deuxième acte de La Chauve souris en compagnie de Luciano Pavarotti et Marylin Horne.

Une carrière aussi longue, aux très rares annulations, se traduit par des statistiques stupéfiantes : en plus des œuvres chorales ou oratorios, des participations à des galas, plus de 140 concerts avec orchestre et 130 récitals avec piano, Joan Sutherland a chanté sur scène 57 rôles plus de 1600 fois.

 

 

Portrait de 1960. Photographie © DR

 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir