Enesco - Œdipe - Metzmacher/Freyer- Salzbourg- 08/2019

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Tico
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Enesco - Œdipe - Metzmacher/Freyer- Salzbourg- 08/2019

Message par Tico » 22 août 2019, 17:53

Oedipe

Chef d'orchestre : Ingo Metzmacher
Mise en scène, décors, costumes : Achim Freyer
Lumières : Franz Tscheck
Video : Benjamin Jantzen
Dramaturgie : Klaus-Peter Kehr

Œdipe : Christopher Maltman
Tirésias : John Tomlinson
Créon : Brian Mulligan
Le Berger : Vincent Ordonneau
Le Grand Prêtre : David Steffens
Phorbas : Gordon Bintner
Le Veilleur : Tilmann Rönnebeck
Thésée : Boris Pinkhasovich
Laïos : Michael Colvin
Jocaste : Anaïk Morel
La Sphinge : Ève-Maud Hubeaux
Antigone : Chiara Skerath
Mérope : Anna Maria Dur

Salzburger Festspiele und Theater Kinderchor
Wolfgang Götz Children's Chorus Master

Concert Association of the Vienna State Opera Chorus
Chef de choeur : Huw Rhys James
Vienna Philharmonic

Tico
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Re: Enesco - Œdipe - Metzmacher/Freyer- Salzbourg- 08/2019

Message par Tico » 15 sept. 2019, 17:40

Représentation vue en salle le 17 août 2019

Œdipe était sans doute la production la plus ambitieuse de ce festival 2019. L’œuvre figure comme l’une des plus négligées du répertoire du XXème siècle, rarement donnée par les maisons d’opéra, même si George Enesco fut encensé en son temps par de grands noms de la composition comme Massenet, Fauré, Brahms et Bartok.

Le livret très poétique d’Edmond Fleg s’inspire d’Œdipe Roi et d’Œdipe à Colone de Sophocle. Il retrace l’histoire d’Œdipe en proie à son destin, sur une période de six décennies s’écoulant depuis sa naissance jusqu’à sa mort. Le vieil aveugle Tirésias prédit à Œdipe, fils de Jocaste et du roi thébain Laïos à qui Apollon avait interdit d’avoir un enfant, qu’il sera l’ « assassin de son père […] l’époux de sa mère, le frère de ses filles, le père de ses frères ». Sauvé de la mort par un berger et confié à des parents d’adoption, Œdipe grandit à Corinthe chez Mérope et Polybos, jusqu’à apprendre l’horrible présage de la bouche de l’Oracle de Delphes. Il fuit alors ceux qu’il croit être ses vrais parents, et à la croisée de trois chemins tue son père en voulant se défendre. Parvenu à l’entrée de Thèbes, il sauve les thébains de l’emprise de la Sphinge - monstre ailé au visage de femme, à la poitrine, aux pieds et à la queue de lion - en répondant à une énigme posée par la Sphinge : « nomme quelqu’un ou nomme quelque chose qui soit plus fort que le destin ». Œdipe répond avec confiance : « L’homme est plus fort que le Destin ! » et provoque la mort de la Sphinge dans un accès de délire. Thèbes libérée, Œdipe devient roi et épouse Jocaste. 20 ans plus tard, alors que la peste décime la population, Œdipe apprend de Tirésias que l’horrible destin s’est accompli et, tandis que Jocaste s’est pendue de désespoir, Œdipe décide de se crever les yeux et de partir accompagné de sa fille ainée Antigone. Parvenu en Attique, il refuse les implorations de Créon de revenir à Thèbes, et choisit finalement de suivre les Euménides vers le chemin de la lumière.

La partition, qualifiée de romantique tardif, est le fruit d’un travail qui débuta en 1910 avec la commande du livret à Edmond Fleg et se conclut en 1936 par la création de l’œuvre à l’Opéra de Paris. Puisant dans l’influence wagnérienne à laquelle il emprunte l’usage des leitmotifs, dans la musique française de Fauré et Debussy pour la couleur des accompagnements plus intimes ainsi que le traitement subtil des lignes vocales et le respect de la prosodie du français, et intégrant discrètement des motifs de la musique folklorique roumaine, Enescu a créé une œuvre aussi unique dans son répertoire (il s’agit de son seul opéra), que dans le panorama du théâtre musical de l’époque.

Le Festival de Salzbourg a su réunir pour l’occasion une équipe capable de traduire toute la richesse de cette œuvre. Achim Freyer, à 85 ans, n’a semble-t-il rien perdu de son inspiration et apporte une lecture onirique et pleine de mystère du mythe, refusant toute approche explicative, psychologique ou modernisante. A l’heure où le réalisme, les costumes contemporains et la vidéo sont monnaie courante sur les scènes d’opéra, et au lendemain de la Médée hyper réaliste de Simon Stone, on apprécie de se laisser porter par une mise en scène qui laisse le spectateur libre de rêver et d’interpréter l’histoire au gré de son imagination. Avant même que l’orchestre joue les premières notes, un poupon à la tête surdimensionnée représentant Œdipe bébé gigote au centre de la scène, au milieu de motifs naïfs comme dessinés à la craie sur le plateau. 20 ans plus tard, élevé par ses parents d’adoption à Corinthe, Œdipe est devenu un homme à la musculature imposante, affublé d’un short de boxe. C’est contre d’énormes punching balls descendus des cintres et armé de gants de boxe, qu’il se bat lorsqu’il rencontre et tue Laoïs sur la route de Thèbes, tandis que les trois routes sont représentées par des sangles tendues depuis des coins de la scène. La transformation d’Œdipe en incroyable Hulk, portée par un Christopher Maltman au charisme impressionnant, interpelle tout d’abord, puis la métaphore épique se poursuit avec une telle fluidité jusqu’à la victoire d’Œdipe sur la Sphinge, qu’on se laisse prendre dans les mailles du rêve.

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Christopher Maltman, Oedipe et John Tomlison, Tirésias

Achim Freyer parvient à utiliser l’espace du Manège au Rocher avec une grande intelligence. La plupart des arcades sont condamnées d’un voile noir, tandis que d’autres sont magnifiquement éclairées de vert, rouge ou bleu, et certaines niches ménagent les apparitions de personnages secondaires, ou d’un tigre qui parcourt les étages comme une nouvelle menace sur les thébains. Les costumes adoptent le même contraste, entre les attributs colorés de la plupart des personnages, et ceux uniformément noirs mais non moins féériques et travaillés des chœurs (qu’on aura d’autant plus apprécié à l’entracte alors que certains choristes se promenaient au milieu du public). Parmi les images frappantes, on retiendra celle du berger chantant depuis une arcade en haut du Felsenreitschule, sous la marionnette d’un faune qu’il semble actionner grâce à deux baguettes, lorsqu’il ne mime pas le jeu du syrinx. Tirésias, les yeux bandés, colossale marionnette au costume digne de la Comedia del Arte tirée par un enfant, traverse lentement le plateau en même temps qu’il prononce ses prophéties. Dans la scène à l’atmosphère sans doute la plus réussie, une sauterelle géante et des vers épousant la forme d’une paire de ciseaux avancent sur scène, tandis que la Sphinge réveillée se traîne péniblement dans un costume rose qui laisse apparaitre deux énormes seins blancs, pendant qu’un roi à la tête de mort couronnée tire sur une corde et étrangle une poupée gigantesque. Lorsqu’Œdipe apprend fatalement qu’il a tué son père et commis l’inceste avec sa mère, c’est le dos tourné vers les spectateurs qu’il s’arrache les yeux, puis il découvre son visage affublé d’un bandeau noir sur les yeux, dont pendent de longs rubans rouges sang, tandis qu’une poupée tombe violemment des cintres, au moment où Jocaste se suicide. Le dernier acte verra Œdipe confronté à d’étranges personnages lugubres aux sexes disproportionnés, avant de se recroqueviller nu en position fœtale sur les dernières mesures de l’opéra, refermant un cycle qui semble vouloir recommencer.

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Christopher Maltman, Oedipe

Dans un rôle marqué par l’empreinte de José Van Dam dont l’enregistrement reste la version de référence, le baryton anglais Christopher Maltman montre qu’il est capable d’incarner Œdipe avec toute la présence scénique et vocale que le rôle exige. Sa prononciation du français est exemplaire, intelligible de bout en bout et traduisant avec la plus grande fluidité toute la poésie du livret. Certes les couleurs et modulations de sa voix n’égalent pas celles de José Van Dam, mais Maltman dégage une présence magnétique, qui fait oublier la longueur de certains monologues.

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Christopher Maltman, Oedipe

On mentionnera chez tous les autres chanteurs le travail important réalisé sur la diction, la justesse d’interprétation et la caractérisation très théâtrale des personnages, en retenant particulièrement le Tirésias de la grande basse anglaise John Tomlinson dont la voix usée résonne néanmoins avec une puissance effrayante dans la salle du Manège au Rocher, le Berger du ténor de caractère français Vincent Ordenneau au français impeccable et dont il faut souligner l’excellente projection bien qu’il chante quasiment depuis les cintres, l’Antigone touchante et à la vocalité très naturelle de Chiara Skerath, et l’engagement d'Anaïk Morel et Brian Mulligan dans les rôles respectifs de Jocaste et Créon. Tout juste aurait-on pu souhaiter que l’interprétation de la Sphinge par Eve-Maud Hubeaux soit plus sombre et monstrueuse, la mezzo suisse exprimant par contre très bien le caractère moqueur de son personnage. Soulignons enfin l’excellent niveau et l’homogénéité du reste de la distribution : David Steffens en Grand Prêtre à la voix majestueuse qu’on réentend avec plaisir après sa brève intervention dans Idomeneo, Tilmann Rönnebeck en Veilleur, Gordon Bintner en Phorbas, Michael Colvin en Laïos et Ana Maria Dur en Mérope (avec un bémol sur la diction de cette dernière). Présent pendant presque tout l’opéra, le Konzertvereinigung Wiener Staatsopernchor a réalisé un travail impressionnant sur le texte et assume parfaitement le rôle important qu’Enesco a confié au chœur, fidèle en cela à la tragédie antique. Le Salzburger Festspiele und Theater Kinderchor complète dignement la prestation des choristes.

Ingo Metzmarcher est le maître d’œuvre incontesté de la réussite musicale de cet Œdipe à la tête des Wiener Philarmoniker. Il offre une lecture précise et limpide de cette partition, toujours respectueux des chanteurs et favorisant la compréhension du texte. Les musiciens viennois ont magistralement apprivoisé la partition souvent qualifiée de symphonique et brillent, que ce soit dans l’intimité et la poésie des passages chambristes (la flûte accompagnant le berger à chacune de ses apparitions, le saxophone accompagnant Œdipe avant qu'il ne se crève les yeux sont des moments magnifiques), le déferlement sonore de certaines pages, ou les magnifiques couleurs des cordes au dernier acte. L’interprétation nuancée permet de redécouvrir la partition, sa richesse d’orchestration avec des instruments aussi atypiques que la scie musicale, et ses motifs parfois inspirés du folklore roumain qu’Ingo Metzmacher parvient à découper dans cette écriture foisonnante.

On sort envoûtés de ces trois heures de musique, et au réveil la production est accueillie par de longs et sincères applaudissements d’un public visiblement conquis. Espérons que cela donnera à nos théâtres français l’idée de programmer cette œuvre.

titoschipa
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Re: Enesco - Œdipe - Metzmacher/Freyer- Salzbourg- 08/2019

Message par titoschipa » 15 sept. 2019, 21:38

Merci mille fois Tico pour cette description minutieuse d’un spectacle que j’ai aussi beaucoup aimé (vu en salle le 24)! Je suis heureux que quelqu’un partage ma fascination pour cette création d’Achim Freyer à l’opposé du misérabilisme à la mode

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