Rencontre avec Marie-Adeline Henry

 

 

Photographie © Valérie Goovaerts

 

Venez-vous d’un milieu musicien et / ou mélomane ?
Dans ma famille, il y a toujours eu beaucoup de musique. Mon arrière grand-père était pianiste de film muet, mon grand père momentanément chanteur supplémentaire des choeurs de l'Opéra de Bordeaux en plus de son métier de forgeron, mais la génération de mes parents n'a pas pratiqué la musique classique, et j'ai grandi entourée de musique traditionnelle occitane, Malicorn, Les Nadau, Martine de Peir (...) étaient mes principaux compagnons musicaux... Mes parents écoutaient très peu d'opéra, mais mon fameux grand-père chantait parfois des airs en s'accompagnant au piano dans les grandes occasions... l'Amour de l'opéra n'a pas été une évidence pour moi... Elle s'est construite au fur et à mesure, à l'image de mon caractère ...

Quel est votre plus ancien souvenir lié à l’opéra ?
J'ai un vague souvenir d'une Traviata que j'avais vu dans le cadre de l'école, je devais avoir 12 ans, et qui ne m'avait vraiment pas plu. Pourtant, au même âge, toujours avec l'école, j'ai visité la Scala de Milan, j'ai été très frappée.... Comme le sentiment que c'était là quelque chose de très naturel pour moi de me trouver dans un endroit pareil, C'est très amusant quand j'y repense...

Vous avez pratiqué 3 instruments au Conservatoire. Est-ce toujours le cas ?
Malheureusement non, je ne joue plus que du piano pour travailler mes partitions... Pour ma part, et au regard de ce qu'a été mon chemin, la pratique d'un instrument, surtout la contrebasse n'était pas si bénéfique que cela pour le chant, tout simplement pour une question de posture... J'ai dû beaucoup lutter pour corriger l'affaissement du haut de mon corps, nécessaire à la contrebasse, pour pouvoir trouver ma colonne d'air. Mais cet apprentissage a été important pour les nombreuses heures d'orchestre que j'ai faites et qui parfois me manquent, surtout quand j’entends du Strauss ou du Wagner. Je me sens à l'aise à l'idée de n'être qu'un instrument de plus....

Qu’est-ce qui vous a poussé à étudier le chant ?
C'est une question complexe, il y a beaucoup de Choses et de rencontres qui petit à petit m'ont poussée vers le chant....Je ne me suis sentie légitime pour accéder à un tel métier que très récemment. Mis à part mon tempérament, reconnu depuis toujours, je n'avais pas de facilité pour la technique vocale à proprement parlé, ma voix était très dure, mon corps très rigide, et mon souffle littéralement "coupé"... Cependant, j'ai toujours compris, ou plutôt mon corps à toujours senti très vite le chemin à prendre pour avancer ; sans ça je n'aurais rien pu faire....Je peux aussi affirmer aujourd'hui que l'apprentissage du chant a été une véritable thérapie pour moi. Apprendre à calmer mon corps, à le laisser s'ouvrir, à modifier aussi l'image que j'avais de moi.... Chanter n'a pas vraiment été un choix pour moi, ça a été un passage obligé pour "être"....Mais, je m'éloigne, revenons à la question.
J'ai toujours plus ou moins chanté. Des chants traditionnels, puis ensuite des Standars de Jazz. J'ai d'ailleurs commencé le piano et la contrebasse dans ce répertoire avant d'aller vers le classique. Je chantais alors avec un petit orchestre de Jazz, mais revenant souvent sans voix, mes parents ont décidé de me faire prendre des cours de chant afin de travailler un peu ma technique "au cas où" ....
C'est ainsi que j'ai rencontré Monique Florence, anciennement professeur au CNR de Bordeaux... Elle a été comme une mère pour moi.... Elle m'a tout de suite trouvé un potentiel. Elle m'a obligé à bien me présenter, à me tenir droite, à apprendre à articuler davantage pour parler -chose que je faisais très difficilement à cette époque- elle m'a enseigné la rigueur du travail.... Nous n'avions qu'un an, car elle prenait sa retraite, et moi seulement 16 ans....
J'ai ensuite était élève d' Irène Jarsky au Conservatoire de Bordeaux, C'est elle qui m'a fait découvrir la musique contemporaine que j'ai tout de suite aimée, et le côté théâtral de l'opéra...Mes premiers pas sur la scène du Conservatoire (actuellement salle Antoine Vitez) qui étaient ceux de Sophie (Werther) et d'Yniold se sont fait à ses côtés.
A la même époque, j'allais à l'Opéra de mon propre chef pour la première fois: Pelléas et Mélisande à l'Opéra de Bordeaux.... J'ai été vraiment subjuguée...
Les années suivantes, je me suis surtout concentrée sur le piano et la contrebasse. J’ai été dans l'orchestre pour des concours de chant et opéra.... Une Soprane, qui chantait l'air de Lodoletta de Mascagni, m'a particulièrement frappée....Elle a éveillée quelque chose chez moi....
J'ai alors pris contact avec Maryse Castets, et cette rencontre ainsi que celle de celui qui, aujourd'hui est devenu mon mari, m'a décidé à rentrer en France et à tenter d'entrer dans une école d'opéra.
Maryse est une personne très généreuse, et elle m'a beaucoup poussée pour que j'arrive à me surpasser...
Je suis rentrée à l'Atelier en très grande partie grâce à son énergie et sa foi en moi.

 

 

La Somnambule. Opéra national de Paris, 2010. Photographie © DR

 

Quel bilan faites-vous de vous des 3 ans passés à l’Atelier lyrique ?
La première chose qui me vient à l'esprit quand je repense à l'expérience de l'Atelier, c'est combien ces trois années ont été difficiles..... D'abord, j'étais une "jeune" chanteuse, et la question de la tessiture s'est posée assez rapidement... Nous avions des horaires de marathoniens, travaillions avec des coachs dont les idées divergeaient plus que beaucoup, étudions des répertoires qui sans doute ne se mariaient pas très bien....
Mais j'en garde malgré tout un bon souvenir, d'abord, par le simple fait d'avoir réussi à y entrer. Ca m'a donné beaucoup d'énergie pour continuer ma route, et bien sûr aussi parce qu'il est très rare de pouvoir étudier dans d'aussi bonnes conditions tout en ayant de quoi vivre.
L'Atelier est un bon exemple du métier. Il faut savoir qui nous sommes, et se forger un mental d'acier, savoir imposer ses limites dans nos rapports avec les autres. C'est en ça surtout que l'Atelier aura été une expérience très positive pour moi. J'ai souvent pensé ensuite que grâce à ça, j'ai pu affronter beaucoup de situation et de rôles pas tout à fait évidents....
J'y ai aussi rencontré mes principaux soutiens actuels: ma prof de chant Michèle Wegwart et Muriel Corradini. Elles m'ont aidée à trouver ma voix et ma voie.....car ce n'est pas simple de dompter un tel instrument. Beaucoup me reprochent mon manque d'aigus, ou me dise que je suis mezzo.... après avoir essayé d'étudier Charlotte et même Lucrecia (de Britten) Je me suis vite sentie dans le mauvais endroit.... Il est vrai que je ne suis pas un soprano à "aigus faciles" et je n'entretient d'ailleurs pas une technique en force. Je sais que le soutien pour les notes extrêmes de ma tessiture ne viendra qu'avec le temps.
Au niveau du répertoire donc l'Atelier m'a aidé à fixer ce point, Soprane et non mezzo. Il m'a aussi fait aborder beaucoup de rôles différents, j'ai eu l'occasion de chanter des rôles comme Fiordiligi, Female Chorus, Eurydice (...), sans parler de la possibilité que cela donne de chanter sur les grandes scènes de l'Opéra de Paris, et de voir les opéras qu'on y joue.

Vous avez participé à des concours. Est-ce selon vous une étape obligée ?
Ce n'est pas forcément une étape obligée.... Il ne me semble pas vraiment qu'un concours fasse une carrière aujourd'hui, comme cela a pu être le cas il y a quelques années.... Mais ce peut-être une aide pour se faire remarquer....
Pour moi les concours ont été des occasions de préparer à chaque fois de façon efficace et concrète de nouveaux airs à chaque étape de mon évolution.... J'en fais dès que je peux à vrai dire, mais maintenant le temps me manque.... Le concours Régine Crespin était un peu un Challenge, j'y avait mit des airs compliqués pour moi, comme mon premier Verdi (chanté au premier tour), l'air de Lisa de Tchaïkovsky ou encore Alceste.... ayant été malade pendant près de trois mois précédent le concours, je pense avec le recul que je ne m'en suis pas trop mal tirée, mais j'étais très déçue de ma performance sur le coup....
J'ai utilisé les concours pour montrer mon évolution.
Quand on est un jeune chanteur, Il faut toujours montrer qu'on est "en marche" aux personnalités qui régissent ce milieu, c'est important de montrer qu'on continue d'évoluer et de travailler.

 

 

Cosi fan Tutte, Rennes 2008. Photographie © DR.

 

Qu’avez-vous retenu des masterclasses que vous avez suivies ?
Les Master Classes sont une chose particulière pour moi, c'est un moment un peu trop ponctuel pour être vraiment marquant.... Il y a des personnalités qui m'ont vraiment marqué, comme celle de Rachel Yakar, qui à l'époque m'avait fait travailler Armide et Eurydice de Gluck, nous avions à ce moment-là un langage commun, elle avait su trouver un moyen efficace de me faire chanter cette impitoyable Armide... J'aurais aimé participer à la master class de Edda Moser, mais j'étais malade à ce moment-là, je n'ai donc pas pu faire vraiment cette rencontre. Je pense en fait que le chemin d'un chanteur est vraiment personnel, il est très compliqué lors d'une master class de percevoir ce dont a besoin un chanteur, ou même simplement ce qui peut enrichir sa technique du moment. Je ne sais d'ailleurs pas si c'est souhaitable de vouloir "hériter" d'un savoir faire qui fait d'un artiste ce qu'il est.... Je pense qu'il est plus salutaire de trouver en soi ce qui fait notre langage propre....

Votre répertoire alterne les opéras du XVIII ième tardif (Mozart et Gluck) et ceux du XXième; est-ce un choix volontaire lié à un goût personnel ?
Alterner le répertoire du XVIIIème (bientôt aussi XVIIème) et du XX et XXI ème est en effet un choix volontaire.... J'aime avant tout la partie théâtre dans l'opéra, la tragédie lyrique et les opéras tardifs répondent parfaitement à mon besoin de nourriture dramatique. Je ne dirai pas que je n'aime pas la musique du XIXeme, mais, je m'ennuie à la chanter.... Il y a certains rôles qui pourraient être très intéressants comme celui de Traviata bien sûr, mais souvent ces rôles-là ne sont pas encore ou déjà plus trop pour moi. Je pense aussi que la recherche théâtrale dans ce répertoire est moins attendue et moins recherchée ce qui le rend un peu moins attractif à mes yeux...

 

 

Photographie © Valérie Goovaerts

 

Vous avez déjà à votre actif de nombreuses créations mondiales de compositeurs en vue. Quels souvenirs en gardez-vous ?
J'aime beaucoup ce travail de création, travailler avec nos compositeurs d'aujourd'hui. J'aime découvrir leur univers si il y en a un à découvrir. J'ai particulièrement aimé travailler avec Marc-André Dalbavie. J'ai aimé d'abord la personnalité de cet homme généreux, mais aussi sa recherche de couleurs dans l'orchestre, la volonté de faire de sa musique une musique pas obligatoirement dissonante, aussi le choix de son librettiste pour le Gesualdo était excellent. Je suis très attachée à faire vivre ce côté de mon métier autant que je peux. Je garde un souvenir de "lutte" contre l'orchestre dans Akhmatova (de Mantovani), et d'introspection dans les aveugles....

Avez-vous des artistes-modèles auxquels vous vous référez ?
Je ne me "réfère" pas vraiment, j'aime découvrir d'autres chemins, Je ne suis pas une fan de youtube, et je n'écoute pas toute la journée tout ce qui existe d'un air ou d'un rôle que je vais faire.... J'aime la page blanche....Cependant, il m'arrive d'écouter après coup plusieurs choses, ou quand je me sens trop perdue.... J'aime beaucoup d'artistes, tous ont quelque chose à dire, ou la plupart, et j'aime découvrir ce quelque chose. Parfois je ne suis pas en accord, mais c'est d'autant plus intéressant.
J'aime beaucoup chez les artistes d'aujourd'hui Mireille Delunsch pour ce quelque chose qu'elle dégage sur scène ou Ana-Maria Martinez dont j'aime le côté placide que rien ne semble pouvoir perturber. J'aime aussi l'extravagant Ambrogio Maestri, la tenue corporelle de Waltraud Meier .... Dans les chanteurs plus anciens j'aime beaucoup Régine Crespin, Birgitt Nilsson, Sutherland ou encore Edda Moser. J'aime plus qu'une recherche de la perfection de la ligne vocale la marque d'un caractère bien trempé....

Avez-vous des rêves de collaboration avec des artistes ?
Je ne sais pas si il y a des artistes avec qui je rêve de travailler.... Déjà je n'en connais pas la moitié de ceux qui aujourd'hui travaillent, et surtout, je ne me fie pas au star system ou aux têtes d'affiches.... Ce que je peux dire, c'est que je suis particulièrement touchée par le travail de certaines personnes, comme les metteurs en scène Alain Garichot, Christoph Marthaler, ou Marc Paquien ou le chef d'orchestre Hartmut Haenchen .... Sans doute j'aimerais travailler avec des gens comme ça, dont l'univers est riche, l'énergie précise et nourrissante.... J'aime être surprise, j'aime être amenée "ailleurs" que dans le domaine où je pensais aller....

Comment voyez-vous votre carrière évoluer ?
Ma carrière a déjà beaucoup évolué en presque 10 ans, et je n'aurais jamais pu imaginer déjà en arriver là où je suis aujourd'hui, alors imaginer où je vais, c'est un peu flou.... on me dit beaucoup de choses différentes, que je me dirige vers le répertoire dramatique, ou que je suis seulement un lyrique un peu (pardonnez-moi l'expression) "couillu".
Moi, je ne me sens pas la voix de telle ou telle chose, parfois je me surprends moi-même à pouvoir affronter certains rôles, mon corps a encore quelques surprises à me faire! Je reste simplement attentive, je travaille beaucoup, et je laisse mon corps choisir sa route.
C'est un parcours qui demande beaucoup de patience, mais je suis bien entourée et conseillée. Je sais que dans le futur je vais aborder des répertoires larges, "pour voir", et je ne me formaliserai pas si je ne dois jamais y retourner. Pour moi chanter, c'est jouer de son corps tout entier. Dans ce domaine, la volonté ne fait pas tout.

 

 

Noces de Figaro, Avignon 2011-2012.
Photographie © Cédric Delestrade /ACM Studio.

 

Quels rôles souhaitez-vous aborder à court, moyen et long terme ?
Les rôles que j'ai fait jusque là m'ont déjà pas mal comblée.
Il y a des rôles qui bien sûr font rêver, comme celui de Isolde, Manon Lescaut ou Traviata, mais je ne suis pas convaincue qu'ils soient pour moi.
Je garde un goût prononcé pour Gluck, et bien sûr, faire en scène Iphigénie me plairait beaucoup, chez Mozart Vitellia m'attire aussi, puis enfin Ellen chez Britten....
Dans les prochaines années, je pense me diriger vers Strauss et un peu un peu Verdi... Mais pour le moment, je reste un peu sur mes positions... je vais débuter en Poppée, Arminda et Iphigénie en version concert dans les prochains mois, Je vis déjà un beau rêve je crois...

Comment travaillez-vous un rôle nouveau ?
Comme je disais plus haut, j'aime partir de la page blanche. Je me documente d'abord, sur le compositeur, l’époque, le livret. J'imagine le personnage, comment je le vois, ce qu'il ressent, comment il se bouge, si il a des tics de langage ou physiques....
Puis j'apprends la partition, seule, et je me lance avec un pianiste histoire de jauger où j'en suis.... en général je fais ce travail assez en amont, parce que je laisse un temps important de "repos" avant de m'immerger totalement dedans quelques semaines avant les productions.
Ce n'est pas un temps de repos vocal. Je laisse le temps à mon corps de faire un chemin, souvent nécessaire pour certain rôle, que ce soit pour le côté musical ou purement technique, les choses doivent être digérées si on veut pouvoir passer un cap pendant les répétitions qui précèdent les représentations.
En parallèle, je travaille sans relâche ma technique. Je la peaufine sans cesse. Je suis vraiment une perfectionniste qui a du mal à ne pas maîtriser ce qu'elle fait.

Quels sont les projets qui vous tiennent le plus à cœur ?
Dire les projets qui me tiennent le plus à coeur est difficile. À chaque fois c'est une expérience unique et enrichissante. Mais si je devais juste donner deux ou trois productions particulièrement marquantes je dirai ma première Mélisande pour l'univers, ma deuxième Mélisande pour les rencontres humaines (Alain Garichot et Cooky Chiapalone ont été des révélations de gentillesse pour moi), et enfin, ma première Governess, qui m'a profondément marqué au niveau dramatique. C'était une mise en scène de Dominique Pitoiset reprise avec passion par Stephen Taylor...Un travail incroyablement constructif....
D'un point de vue plus général, les projets que je fais à l'Opéra de Rennes me tiennent particulièrement à Coeur, car c'est un théâtre où je me sens chez moi, où l'équipe est toujours bienveillante, c'est aussi là qu'on me donne l'occasion de faire des projets passionnants et des prises de rôles, comme Fiordiligi, ou Governess.

En dehors de l’art lyrique, qu’est-ce qui vous intéresse ?
Mon métier prend vraiment beaucoup de place dans ma vie, notamment dans l'exercice de respiration et la recherche de détente corporelle, mais je suis curieuse de nature et tout m'intéresse, de comment on fait un jambon ou découvrir le délicat processus du vinaigre balsamique, aux énigmes de l'humanités ou de l'univers, j'aime apprendre, et découvrir.... J'aime comprendre ce qui m'entoure, et ceux qui m'entourent.... J'aime énormément écrire, et j'aime la direction d'acteur, j'aimerais un jour faire jouer des pièces de théâtre, créer mon festival, mais ce sera sans doute dans un autre chapitre de ma vie....

 

 

¤ Le site de Marie Adeline Henry