photographie (c) IMG

 

La soprano Svetla Vassileva, née en Bulgarie, a reçu Opéras Data Base dans sa loge du Théâtre Communal de Bologne lors des répétitions de La Traviata mise en scène par Irina Brook, un spectacle qui sera repris à Lille. Choisie par le Maestro Daniele Gatti pour interpréter Violetta Valéry, elle est également très demandée dans tous les théâtres italiens pour des rôles comme Liù (Turandot), Manon Lescaut (de Puccini) ou surtout Nedda (I Pagliacci) qui l'a rendue célèbre, notamment en France lors de la diffusion télévisée de la production du Festival de Ravenne, où elle chantait ce rôle aux côtés du Canio de Placido Domingo et sous la direction de Riccardo Muti. Elle a reçu le « Prix Traviata » à Vienne, en 2000.

 

Vous êtes née en Bulgarie, un pays qui a offert des voix somptueuses à l'histoire de l'opéra, de Lyuba Welitsch à Raina Kabaivanska chez les femmes et de Boris Christoff à Nicolai Ghiaurov chez les hommes. Vous sentez-vous une héritière de « l'école bulgare », s'il y en a une ? Comment s'est passée votre formation ?
Svetla Vassileva : une héritière, j'imagine que j'en suis une, ne serait-ce que pour des raisons « génétiques » !

Vous voulez dire que vos parents étaient chanteurs ?
Non, je parle seulement, par métaphore, de l'origine nationale. Mes parents étaient enseignants et très mélomanes. J'ai étudié le piano et le chant au Conservatoire de Varna, puis à l'Académie Musicale de Sofia et j'ai eu une bourse d'étude de la part de l'Etat italien, et je suis venue en Italie...

Très jeune.
Tout de suite après l'Académie, oui.

Dans quelle ville italienne vous êtes vous alors installée ?
Je pense les avoir pratiquement toutes habitées (rires) ! Voilà pourquoi : il n'y avait pas d'académie qui correspondait à ce que je devais faire, suivant le cursus bulgare. j'aurais dû refaire des choses en Italie que j'avais déjà étudiées en Bulgarie, ce qui ne me convenait pas. La seule académie qu'ait trouvée le service culturel de l'ambassade italienne à Sofia, et avec laquelle ça pouvait fonctionner, était l'Académie de Osimo, dans la Province d'Ancône, que peu connaissent. En fait, je ne l'ai pas beaucoup fréquentée car c'est une toute petite académie, et comme j'ai eu très vite des propositions de travail pour incarner des premiers rôles, je me suis dit que tous ceux qui pensent que la meilleure école est la scène ne se trompent probablement pas...

Vous aviez déjà chanté sur scène, en Bulgarie ?
Non, et je n'y ai même jamais chanté ! J'y ai fait une Bohème, comme examen d'Etat de fin d'année, à l'Opéra de Sofia, mais c'est tout. Depuis, j'ai eu beaucoup de propositions de l'Opéra de Sofia et de celui de Varna, mais je n'ai jamais eu l'occasion de trouver une possibilité à cause de mon agenda. Je n'ai donc jamais chanté en Bulgarie, pour l'instant.

Vous avez quitté ce pays parce qu'il était difficile d'étudier dans un pays sous domination communiste ?
Non. Ce n'était pas difficile. Et même, je vous dirai qu'étudier à l'époque du communisme (c'est du moins ma vision des choses), d'y étudier l'art en tout cas, c'était probablement plus professionnel qu'aujourd'hui. On passait des examens et ceux qui étaient reçus l'étaient parce qu'ils avait quelque chose de plus que les autres. Aujourd'hui, non : des gens peuvent étudier seulement parce qu'ils ont payé et sans avoir le moindre talent.

Donc vous êtes venue en Italie par fascination pour le pays de l'opéra ?
Sûrement, oui, c'est plutôt ça ! C'est un pays merveilleux, très fascinant pour un chanteur.

Vous avez donc appris le métier « sur le tas »... Aviez-vous suivi des leçons d'art dramatique, auparavant ?
A l'académie de Sofia, oui, à la différence de certaines écoles où souvent l'on n'étudie pas très longtemps le théâtre, mais seulement le chant. A l'Académie de Sofia, on étudiait vraiment le théâtre parlé. Mon début théâtral a même eu lieu comme actrice de prose ! Nous avions un professeur très estimé, venu de l'Académie des Arts dramatiques. On étudiait les mouvements, la diction, etc.

C'est donc important pour vous d'être plus qu'une chanteuse, mais aussi une actrice ?
Depuis toujours, oui ! Ma vision de l'art lyrique, c'est celle d'un teatro con musica. Si un chanteur n'aime pas jouer, alors qu'il se contente d'enregistrer des disques. Et encore, même quand on enregistre un disque, il faut transmettre quelque chose dans la voix. Il y a une charge émotive issue de la dimension théâtrale de l'opéra, et il faut la transmettre, il faut sentir les choses.

Avez-vous déjà eu l'impression d'être impliquée dans un projet théâtral dont vous ne partagiez pas du tout certains aspects ? qu'est ce qu'on fait quand on est en désaccord profond avec un metteur en scène ?
On peut toujours dire non. Quand on croit en ses propres idées, il vaut mieux refuser de faire certaines choses plutôt que de les faire avec déplaisir, de perdre l'estime de soi. Et puis, on fait mal ce à quoi l'on ne croit pas, n'est-ce pas ? Alors je refuse certaines choses, oui. Ce n'est pas parce que je suis une grande supportrice des vieilles traditions italiennes, j'aime aussi les mises en scène modernes, mais elle doivent être bien faites et belles. Si un personnage dis « je m'en vais » et qu'on le voit s'asseoir, ça ne va pas. c'est très élémentaire comme exemple, mais c'est déjà important. Souvent, les metteurs en scènes résistent, souvent non. (rires)

Venons-en à Nedda : vous avez été découverte par les mélomanes français à travers la diffusion à la télévision française de Pagliacci au festival de Ravenne, où vous chantiez avec Placido Domingo. c'est un rôle que vous avez chanté partout et que vous deviez interpréter au cinéma aux côtés de Roberto Alagna. Participer à des films d'opéra vous attire ?
Ça me plairait beaucoup ! l'idée de départ de faire un film sur Pagliacci, et non une représentation d'opéra filmée, était très exaltante. Malheureusement, pour des raisons de soutiens financiers manquants, ça n'a pas eu lieu... Peut-être le CD sortira-t-il... Il y a de moins en moins d'argent pour l'opéra. Peut-être faudrait-il faire quelque chose en direction d'un nouveau public, comme on le fait ici au Communal de Bologne avec ces représentations réservées aux scolaires...

Après tant de mises en scènes différentes de Pagliacci, votre vision du personnage a-t-il changé ? c'est un personnage intéressant, dramatiquement ? Les gens ont souvent une vision négative des livrets véristes...
Je pense que I Pagliacci est un opéra très intense. Le vérisme en général est le genre d'opéra le plus passionnel : les autres se basent plus sur le chant, sur la ligne musicale. Pagliacci est une oeuvre fortement dramatique, très passionnelle. Il y a beaucoup de facettes différentes à montrer dans le personnage de Nedda, je ne la vois pas de façon superficielle.

Vous aimeriez en refaire une nouvelle ?
Oui !!

Il n'y a pas de routine.
Non, absolument pas. Je pense bien sûr que j'ai dans l'idée un même personnage, que je reproduis dans toutes les mises en scène, sans pour autant avoir la volonté de me répéter, mais la musique est ce qu'elle est, et le personnage est ce qu'il est. Mais il y a toujours quelque chose à apprendre ou à remettre sur le métier, parce que, parfois, même une virgule ou des points de suspension peuvent être interprétés différemment, parce qu'on peut imaginer qu'une phrase en suspend se termine ainsi ou autrement ! Je suis très ouverte à ce genre de chose.

 

 

I pagliacci au Teatro Regio de Turin,
avec Alberto Cupido, et Philip Joll
photographie© Ramella & Giannese / Teatro Regio Torino

 

Ne peut-on pas voir par exemple Nedda comme une sorte de Desdémone « coupable » ?
Non, je ne pense pas...

Canio fait tout de même beaucoup penser à Otello, sauf que lui, il est vraiment trompé par sa femme, et non par Iago/Tonio...
On parle quand même d'époques et de styles très différents : l'éducation et le style de vie qu'impose une époque changent complètement les expressions et même la mentalité d'un personnage. Donc je ne peux vraiment pas voir Nedda comme une Desdémone ! Je la verrais plutôt proche d'une Carmen, s'il faut la rapprocher d'une autre grande héroïne, mais c'est de très loin ! Disons qu'elle est moins loin de Carmen que de Desdémone... C'est plutôt une passionnée sauvage. (rires)

Comment considérez-vous votre propre voix ? vous définissez-vous comme un soprano lyrique ?
Oui, je suis soprano lyrique. Purement lyrique.

Mais vous commencez à faire des rôles plus lourds, depuis quelques temps. Leonora du Trouvère, est presque un Falcon.
Leonora est un soprano lyrique, je ne le considère pas dramatique. Elle est tendanciellement spinto, d'accord. Mais j'ai eu une grande satisfaction professionnelle à chanter ce rôle qui est superbe et qui s'est bien accordé à ma voix, dans cette production et avec cette distribution. c'est un rôle complètement différent de celui de Traviata, qui propose plus de récitation, même s'il est complet vocalement. Leonora est vocale et c'est tout. On pourrait la chanter sans bouger, le chant dit tout et c'est superbe !

Rêvez-vous de chanter avec certaines personnes ?
Je ne me suis jamais posé la question. Bien sûr j'ai été très impressionnée de chanter avec Domingo, c'est un artiste exceptionnel. Je ne sais pas, je pourrais donner les noms de chanteurs en fin de carrière, comme Carreras ou Pavarotti, que je n'ai d'ailleurs jamais rencontrés. J'espère vraiment chanter avec des collègues qui puissent me donner une émotion nouvelle.

Et du public, qu'attendez-vous ?
Ce qu'il m'a toujours donné ! (rires)

 

 

Luisa Miller à l'Opéra de Split (Croatie)
Photographie © Opéra de Split.

 

Vous avez surtout chanté en Italie, vous devez donc bien connaître le public italien. En France, on l'imagine très populaire et enthousiaste, est-ce le cas ?
Le public italien change complètement d'une ville à l'autre. Le public de Parme, par exemple, a la réputation d'être un public très sévère et quand on y chante, surtout un opéra de Verdi, ils est vraiment impitoyable ! (rires) Le public italien n'est pas un des plus expansifs. Il ne pardonne rien. Une petite erreur, ça ne passe pas. Mais je pense que c'est une chose très positive : si on fait quelque chose de bien, la satisfaction que donne la réaction du public est d'autant plus grande. Ainsi, ils ne laissent pas certains artistes faire ce dont ils devraient s'abstenir?

Parallèlement aux productions scéniques, vous donnez aussi des récitals d'airs d'opéras. Est-ce plus difficile pour vous que de chanter un seul rôle sur scène, ou est-ce au contraire un plaisir absolu ?
C'est plus difficile vocalement, car il arrive qu'on enchaîne des airs difficiles. c'est plus fatiguant physiquement.
Je chante le même répertoire que sur scène, mais parfois je chante aussi des airs de rôles trop lourds pour moi : Madame Butterfly, Tosca, La Wally...

Pas de mélodies, de Lieder, de canzoni italiennes ?
Selon moi, les chansons napolitaines ou celles de Tosti conviennent plus à une voix masculine. j'ai chanté des Lieder, mais pas de mélodies françaises. En français, je n'ai chanté que la Cendrillon de Massenet et Micaëla en version concert. Mais j'aime les mélodies françaises, j'en ai des enregistrements.

Avez-vous une collection de disque intéressante ? écoutez-vous vos disques pour préparer un rôle ?
Oui, mais ce n'est pas la base de ma préparation.

Quelles sont les grandes voix du passé que vous aimez le plus ?
Tebaldi et Callas ! Freni aussi, bien sûr, pour certaines choses. j'aime beaucoup Del Monaco et Bastianini, ou encore Washington, dans Tosca.

Et vous, pourquoi avez-vous enregistré si peu de disques ? Est-ce dû à la crise du marché ?
Non, je pense que c'est lié aux agences artistiques. Pendant quelques temps, j'avais un agent qui n'était pas très lié avec les maisons de disques.

Et maintenant que vous êtes chez IMG?
Espérons que cela vienne ! Mais je n'ai pas eu le temps dernièrement de rencontrer certaines personnes'

Votre enregistrement des Nozze istriane est un live ; vous aimez le studio ? il y a des chanteurs qui trouvent que l'on y perd la tension du direct?
Oui, je préfère enregistrer en studio que live. Pour que l'émotion et la tension passent, il suffit de chanter ce qui est écrit. Il n'y a pas besoin du public pour entrer dans un texte musical ! Parfois, même, on s'en sortirait mieux tout seul !

Il faudrait pouvoir renvoyer le public, de temps en temps : « non, désolée, ce soir je chante pour moi toute seule, vous pouvez rentrer chez vous ! »
Le fait que vous ayez si peu chanté en France est aussi lié à votre ancienne agence ?

Oui, bien sûr. Depuis, j'ai eu des propositions, que j'ai malheureusement dû refuser car j'étais déjà en contrat par ailleurs. j'ai dû refuser Adèle à Bastille, en décembre 2003, et pour décembre 2005 j'ai dû refuser une Traviata à Marseille, je n'ai pas pu me libérer, c'est dommage.

Depuis quelques instants, la maquilleuse prépare la chanteuse pour une répétition.
Vous allez maintenant répéter Traviata sur la scène du Théâtre Communal de Bologne, de quel type de répétition s'agit-il ?

C'est un filage entier de l'opéra, en costume et avec le maquillage, mais c'est avec piano et je ne chanterai pas : j'ai gâché ma voix pour l'interview, alors... mais non, je plaisante !

Faîtes-vous beaucoup attention à la préservation de votre voix ? à ce que vous mangez, par exemple ? pas de lait, pas de viande rouge ?
Je suis végétarienne, donc pas trop de problèmes de ce côté-là. Le lait et le chocolat sont très mauvais, mais comme j'aime les défis, je fais parfois exprès d'en manger, pour voir. Enfin, je l'ai fait, mais je ne le referai pas... J'étais très jeune, il fallait que je sache ! et je me suis rendue compte de ce que ça coûte. Mais si on parvient à remporter un défi, ça donne tellement de satisfaction !

Pour terminer, quel est le rôle qui vous donne le plus de satisfaction, justement ?
Traviata, pour moi, l'emporte sur tous les autres opéras. j'ai participé à une soirée de gala pour l'anniversaire de Verdi : Leo Nucci répondait à une interview où on lui demandait quel était le rôle qu'il voudrait chanter, s'il ne devait en choisir qu'un, et il a répondu...

Giorgio Germont ?
Non : Traviata ! (rires) c'est un rôle extraordinaire.

Qui demande d'être à la fois un soprano colorature, lyrique et dramatique?
Et l'histoire est tellement bouleversante? Mon acte préféré est le troisième : j'aime mourir !

Vous avez de la chance d'être soprano, vous devez mourir souvent ! Espérons que vous viendrez souvent « mourir » en France au cours des prochaines saisons !

 

 

 

Luisa Miller à l'Opéra de Split (Croatie),
avec Branko Robin'ak (Rodolfo) et Paolo Coni (Miller)
Photographie © Opéra de Split.

 

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